On sait au gramme près ce qu'un cheval reçoit dans sa mangeoire. Mais dès qu'il pousse la barrière du pré, la comptabilité se brouille : personne ne pèse ce qu'un cheval broute réellement. Or cette quantité, invisible et changeante, décide de tout — de l'état corporel à la survenue d'une fourbure. Cet article explore pourquoi l'ingéré au pâturage reste l'une des grandeurs les plus difficiles à connaître de toute la nutrition équine, et ce que la science parvient malgré tout à en dire.

Une donnée que l'on ne mesure jamais directement

Commençons par une évidence trop souvent oubliée : au pré, l'ingéré ne se mesure pas, il se déduit. À l'écurie, la chose est simple. L'ingestion de fourrage se quantifie facilement quand les chevaux sont nourris individuellement et que le gaspillage est faible — on pèse ce qu'on donne, on pèse les refus, et la différence est l'ingéré [1]. Le terme technique qui revient sans cesse est la matière sèche ingérée (MSI, en anglais dry matter intake ou DMI) : la quantité d'aliment consommée une fois retirée toute l'eau qu'il contient. C'est l'unité de référence, car l'herbe fraîche peut renfermer 75 à 85 % d'eau et une comparaison en poids brut n'aurait aucun sens.

Au pâturage, cette mécanique s'effondre. Il n'y a ni mangeoire, ni refus pesables, ni ration distribuée. L'ingestion volontaire au pâturage est plus difficile à estimer, et plus variable [1][2]. La méthode habituelle est indirecte : on part d'un besoin en matière sèche calculé pour l'animal, on soustrait ce qu'on lui donne à côté (concentrés, foin de complément), et l'on attribue le reste à l'herbe. Autrement dit, on ne mesure pas l'ingéré — on l'obtient par différence, en supposant connu tout le reste.

Pourquoi cette incertitude ? Parce que l'ingéré au pré est le produit de trois grandeurs qui varient chacune fortement, et qu'aucune n'est stable d'un jour à l'autre.

Première inconnue : une ressource qui change en permanence

L'herbe n'est pas un aliment standardisé. Sa quantité par hectare, sa hauteur, sa teneur en eau, sa maturité et sa composition évoluent au fil des saisons, des pluies et du pâturage lui-même. Cette variabilité se répercute directement sur la capacité d'ingestion.

Le fil conducteur est la fibre, mesurée notamment par le NDF (neutral detergent fiber, la fraction des parois végétales insolubles dans un détergent neutre — un bon indicateur de l'encombrement d'un fourrage). Plus une plante mûrit, plus son NDF grimpe, et plus elle « remplit » l'animal vite. Une règle chiffrée existe : la MSI maximale d'un fourrage s'estime par le rapport 120/%NDF [1]. Concrètement, un fourrage jeune à 40 % de NDF autorise une ingestion maximale de 3,0 % du poids vif, tandis que la même plante récoltée mûre à 60 % de NDF plafonne à 2,0 % du poids vif. Une herbe qui verdit ou qui monte en graine, ce n'est donc pas seulement une valeur nutritive différente : c'est un plafond d'ingestion qui se déplace.

S'ajoute la sélectivité. Les chevaux sont des brouteurs sélectifs : ils broutent plus ras que les bovins et reviennent sur les mêmes zones. Ils ne mangent pas ce qui abonde, mais ce qu'ils préfèrent, tant que ces plantes ne sont pas épuisées. Une observation est éclairante : la protéine digestible est le meilleur prédicteur du choix de l'herbe [1]. Quand la protéine ne manque pas — au printemps, par exemple —, les chevaux préfèrent les zones où l'herbe s'ingère le plus vite (plantes hautes, matures) ; mais quand la protéine se raréfie, ils se rabattent sur les repousses courtes et jeunes pour maximiser leur apport protéique, quitte à ingérer plus lentement. L'animal arbitre en permanence entre vitesse et qualité — ce qui rend « l'herbe consommée » impossible à assimiler à « l'herbe disponible ».

Deuxième inconnue : un temps de pâturage extensible

Combien de temps un cheval passe-t-il, la tête dans l'herbe ? Beaucoup, et de façon très variable. C'est un consommateur lent. Là où le ruminant partage grossièrement sa journée selon la « règle des 3 × 8 heures » (8 h de récolte, 8 h de rumination, 8 h de repos), le cheval consacre en moyenne 10 à 12 heures, et jusqu'à 14 à 16 heures, à l'ingestion de l'herbe — d'autant plus que le gazon est court, rare ou que ses besoins sont élevés [3]. Une fourchette convergente ressort : chevaux domestiques ou sauvages passent, sur pâturage abondant et par temps clément, 40 à 60 % d'une période de 24 heures à brouter [1]. Les chevaux de Przewalski observés en Virginie y consacraient 46 % du nycthémère.

Ce temps n'a rien de fixe. Il se contracte par forte chaleur (les chevaux cherchent l'ombre et broutent moins) ou par intempérie, et s'allonge la nuit quand il fait plus frais. Fait remarquable : le pâturage nocturne augmente à mesure que les jours raccourcissent, précisément pour maintenir constant le temps de récolte, et donc l'ingéré [1]. On retrouve la même plasticité saisonnière chez des poneys Welsh en semi-liberté, qui passaient moins de 40 % de leur temps à manger en fin d'été contre près de 75 % en février-mars [2]. Le temps de pâturage n'est pas une donnée d'entrée stable : c'est une variable d'ajustement que l'animal module lui-même.

Troisième inconnue : une vitesse d'ingestion qui compense

Reste le débit : combien de matière sèche par minute ? L'ordre de grandeur est d'environ 80 g de matière sèche par minute en broutant, soit 100 à 200 g de MS par kg de poids métabolique et par jour [1]. Ce chiffre paraît anodin ; il porte pourtant l'une des découvertes les plus contre-intuitives du domaine.

Car cette vitesse n'est pas figée : elle s'accélère quand l'accès se restreint. C'est le phénomène d'ingestion compensatrice. Les poneys sont capables d'ingérer près de 50 % de leur matière sèche quotidienne au cours de seulement 3 heures de pâturage [2]. Mieux — ou pire, selon le point de vue — la MSI totale mesurée sur 20 heures restait la même quelle que soit la durée réellement passée au pré [2]. Le raccourcissement du temps d'accès ne réduit donc pas mécaniquement l'ingéré : le cheval « rattrape » en broutant plus vite. C'est un résultat capital, et une mauvaise nouvelle pour quiconque croit maîtriser la ration en limitant simplement les heures de sortie.

Courbe d'ingéré cumulé : un poney ingère ≈ 50 % de sa matière sèche quotidienne en 3 heures de pâturage (Ince et coll., 2011), et la matière sèche ingérée reste inchangée quelle que soit la durée d'accès (Dugdale et coll., 2011). Débit de broutage ≈ 80 g de MS/min. Source : Ince et coll. 2011 · Dugdale et coll. 2011 · Equine Clinical Nutrition · feedmyhorse.

Cette capacité compensatrice a des limites, et c'est là que les études deviennent utiles. Le panier de pâturage (ou grazing muzzle, ce masque qui ne laisse passer l'herbe que par une petite ouverture) contrarie mécaniquement la vitesse d'ingestion. Porté 3 heures, il réduit la prise d'herbe d'environ 30 % [2]. Sur une saison, l'effet est plus spectaculaire encore : à l'automne, des poneys muselés n'ingéraient que 0,5 kg de MS d'herbe (0,13 % du poids vif) contre 3,3 kg (0,8 % du poids vif) sans panier, soit une réduction d'environ 85 % [2]. D'autres mesures chiffrent la baisse à 77 % en été, 78 % au printemps et 83 % à l'automne [2].

Mais l'ingestion compensatrice reste tenace. Portés 10 heures par jour, ces mêmes paniers n'entraînaient qu'une perte de poids quotidienne de 0,04 % du poids vif — quand les poneys non muselés prenaient 0,3 % par jour [2]. Le message est clair : pour peser sur le bilan, muselez longtemps, car le cheval essaie de compenser sur le reste des 24 heures. La même logique se lit chez l'âne : restreint à 8, 12 ou 23 heures d'accès, il mangeait davantage de paille pour maintenir sa MSI et broutait significativement moins quand le temps était limité [2].

Réduction de l'herbe ingérée sous panier de pâturage : −30 % porté 3 heures (Glunk et coll., 2013) ; sur la saison, −78 % au printemps, −77 % en été et −83 % à l'automne (Longland et coll., 2012). Brider la vitesse d'ingestion agit là où le simple minutage échoue. Source : Glunk et coll. 2013 · Longland et coll. 2012 · feedmyhorse.

Que disent les chiffres, et jusqu'où les croire

En rassemblant ces sources, une fourchette se dessine — large, et c'est tout l'enjeu. Pour un cheval au pré à plein temps, la valeur de référence tourne autour de 2 % du poids vif en matière sèche par jour [1]. Mais l'ingestion réelle avec libre accès s'étale de 1,5 à 3,1 % du poids vif, moyenne 2 %, les juments allaitantes se situant dans le haut de la fourchette. Une amplitude comparable de 1,6 à 3,6 % du poids vif est également rapportée [2][4]. Et lorsque la matière sèche est en excès, les chevaux peuvent ingérer en moyenne 3,74 %, jusqu'à 5 % du poids vif [2].

Fourchettes d'ingéré au pâturage, en % du poids vif de matière sèche par jour : 1,5–3,1 % en libre accès (Equine Clinical Nutrition), 1,6–3,6 % selon le NRC 2007, et 3,74–5 % sur herbe en excès (Smith et coll., 2007), autour d'une valeur de référence de ~2 % du poids vif. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. · Evidence-based Equine Nutrition (NRC 2007) · Smith et coll. 2007 · feedmyhorse.

Un chiffre parlant vient conforter le haut de cette échelle : un cheval qui consacre près de 13 à 14 heures au pâturage récolte de l'ordre de 50 à 70 kg d'herbe par jour — en poids brut [3]. Rapporté à une herbe à ~20 % de matière sèche, cela représente une dizaine de kilos de MS, cohérent avec les 2 % du poids vif d'un cheval de 500 kg. Le contraste avec l'écurie est frappant : le même cheval n'a besoin que de 6 heures environ pour ingérer les 8 à 9 kg de foin couvrant son entretien (à raison de 40 min/kg), et d'à peine 1 heure pour une ration complète en granulés. À valeur nutritive égale, le pré impose donc un temps de récolte incomparablement plus long — et c'est ce temps long, difficile à borner, qui fait l'incertitude.

Ces chiffres imposent la prudence. Trois limites méritent d'être signalées. D'abord, une large part provient d'études sur poneys, souvent en petits effectifs, dans des conditions expérimentales précises [2] : extrapoler tel quel à un grand cheval ou à une autre prairie demande de la retenue. Ensuite, les valeurs « au pré » sont presque toujours des estimations indirectes, obtenues par différence ou par des marqueurs — la technique des paires d'alcanes, validée pour estimer la MSI chez les équidés [2], en est un exemple, mais elle reste un outil de recherche, pas une balance de terrain. Enfin, les sources convergent sur l'ordre de grandeur (2 % en moyenne) tout en affichant des amplitudes différentes selon les protocoles — signe que le « vrai » chiffre dépend étroitement des conditions, et qu'aucune moyenne ne dispense d'observer l'animal.

Ce que cette incertitude change au quotidien

La conséquence pratique tient en une phrase : au pré, on ne rationne pas vraiment, on encadre. Puisque l'ingéré exact échappe à la mesure, la sécurité passe par la surveillance de l'animal — état corporel, prise ou perte de poids — plutôt que par un calcul théorique qu'on croirait exact.

Le risque est asymétrique. Sur une herbe abondante, la capacité d'ingestion (jusqu'à 5 % du poids vif) dépasse largement les besoins d'un cheval à l'entretien, d'où un risque réel de surpoids, d'obésité et de fourbure chez les sujets prédisposés. Et l'ingestion compensatrice tend un piège : réduire le temps d'accès, à lui seul, peut ne rien changer à l'ingéré. Les outils qui brident la vitesse — panier de pâturage porté longtemps, pâturage au fil, gestion de la hauteur d'herbe — agissent là où le simple minutage échoue, comme le montrent les études sur le muselage. À l'inverse, chez un cheval maigre, un édenté ou un âgé, on ne peut pas présumer que « le pré suffit » : la ressource peut manquer, la sélectivité et la vitesse d'ingestion peuvent être réduites, et un complément devient nécessaire.

Le fond du sujet est donc moins une question de tables que d'humilité méthodologique : la quantité d'herbe réellement avalée restera une estimation. La bonne nouvelle, c'est qu'on en connaît assez les ressorts — ressource, temps, vitesse — pour agir sur les bons leviers, et assez les fourchettes pour savoir de quoi se méfier.

À retenir

  • L'ingéré au pâturage ne se mesure pas : on le déduit indirectement, car il dépend de trois grandeurs variables — la ressource, le temps de pâturage et la vitesse d'ingestion.
  • La valeur de référence est d'environ 2 % du poids vif en matière sèche par jour, mais l'ingestion réelle va de 1,5 à 3,6 % et peut atteindre 3,74 à 5 % sur herbe abondante.
  • Le cheval compense un accès restreint en broutant plus vite : des poneys ingèrent près de 50 % de leur ration quotidienne en 3 heures seulement.
  • Limiter le temps de sortie ne suffit pas ; brider la vitesse (panier de pâturage porté longtemps) réduit nettement plus l'ingéré.
  • Beaucoup de données viennent d'études sur poneys, en petits effectifs : on surveille l'état corporel de l'animal plutôt que de se fier à un calcul théorique.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  4. Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.