Chez certains chevaux, le gros côlon se met à construire une véritable pierre — un entérolithe — capable, en moins d'un an, d'obstruer l'intestin. Contrairement à ce que l'on imagine, ce n'est pas un objet avalé : c'est une concrétion minérale que l'organisme assemble couche après couche, autour d'un noyau, dans un milieu devenu alcalin et chargé en minéraux. Luzerne, son de blé, apports minéraux et eau reviennent régulièrement dans les études comme des pièces du puzzle. Comprendre la chimie de cette pierre, c'est comprendre pourquoi ces ingrédients-là, et pas d'autres, sont mis en cause.
Une pierre qui pousse dans le gros intestin
Le mot est explicite : un entérolithe (du grec enteron, intestin, et lithos, pierre) est un calcul intestinal. Il se forme dans le gros intestin par dépôt minéral autour d'un nidus — le terme médical pour « noyau » ou point d'amorçage. Ce noyau est le plus souvent un petit caillou avalé, plus rarement un morceau de métal, de fil ou de tissu [2]. Un corps étranger ingéré avec le fourrage — un bout de ficelle, de filet ou de fil de fer resté dans une balle de foin — peut ainsi servir d'amorce [1].
Autour de ce point de départ, la pierre grandit par accumulation. Elle peut rester unique ou se présenter en plusieurs exemplaires. Le plus frappant est sa vitesse de croissance : des calculs de taille suffisante pour obstruer l'intestin sont apparus chez des chevaux dès l'âge de onze mois, alors que l'âge moyen de survenue se situe autour de dix ans. Autrement dit, une pierre peut atteindre en moins d'un an une dimension capable de bloquer le transit.
Car les conséquences sont mécaniques. Le calcul provoque impaction (bouchon) et coliques, avec un degré de douleur qui dépend de la distension et de la souffrance vasculaire causées. Le premier signe remarqué est souvent une baisse de la prise alimentaire, qui peut devenir totale ; parfois la pierre est palpable au toucher rectal. Et, dans la grande majorité des cas, l'entérolithe doit être retiré chirurgicalement : c'est un motif de colique qui relève du vétérinaire, jamais de l'automédication.

La struvite : une chimie de précipitation
De quoi cette pierre est-elle faite ? Essentiellement de phosphate ammoniaco-magnésien, plus connu sous le nom de struvite. Les entérolithes sont composés principalement de magnésium ammonium phosphate [1][2]. Ce cristal réunit trois ingrédients qu'il faut avoir en tête, car toute la logique de formation en découle : du magnésium (Mg), de l'ammonium (NH₄⁺) et du phosphate (PO₄³⁻).
D'où viennent ces trois briques ? Le magnésium et le phosphore proviennent directement de la ration et des minéraux qu'elle apporte. L'ammonium, lui, est un peu moins intuitif : c'est un produit de la dégradation des protéines. Quand les matières azotées sont fermentées par le microbiote du gros intestin, elles libèrent de l'azote sous forme d'ammoniac et d'ammonium. Une ration riche en protéines est donc, indirectement, une ration riche en source d'ammonium — les protéines figurent explicitement parmi les fournisseurs d'ammonium pour ce type de calcul [2].
Reste un quatrième acteur, invisible mais décisif : le pH. La struvite a une propriété chimique bien établie, que la médecine humaine et vétérinaire connaît de longue date pour les calculs urinaires : sa solubilité augmente en milieu acide et diminue en milieu alcalin. Pour les calculs urinaires du chien et du chat, où la struvite est fréquente, un environnement acide augmente la solubilité de ces calculs, un environnement alcalin la fait chuter [2]. Traduit en langage courant : plus le milieu est alcalin, plus la struvite a tendance à cristalliser plutôt qu'à rester dissoute. C'est le pivot de tout le mécanisme.
Pourquoi un côlon alcalin fait le lit du calcul
Assemblons les pièces. Pour fabriquer de la struvite, il faut réunir au même endroit du magnésium, de l'ammonium et du phosphate, dans un milieu suffisamment alcalin pour que le cristal précipite. Le gros côlon du cheval peut réunir ces conditions — et c'est précisément ce qu'ont observé les études cliniques.
L'observation la plus parlante compare des chevaux porteurs de calculs à des chevaux indemnes. Chez les chevaux atteints d'entérolithiase, la présence de calculs était associée à un pH colique élevé et à des concentrations supérieures en calcium, magnésium, phosphore, potassium, sodium et soufre par rapport aux chevaux sans calcul [3]. On retrouve là, réunis, les deux ingrédients de la théorie : un milieu alcalin et une charge minérale accrue, dont le magnésium et le phosphore qui composent la struvite.
Il faut cependant lire ces résultats pour ce qu'ils sont : une association, et non une preuve de cause à effet. C'est un point d'honnêteté à poser. La plupart des chevaux consommant une ration à base de luzerne ou riche en calcium ne forment jamais d'entérolithe [1]. Le développement d'un calcul résulte donc probablement d'une combinaison de facteurs et ne peut être attribué à une seule cause déclenchante. Voilà pourquoi ce sujet se prête si mal aux certitudes : on décrit un terrain favorable, pas un interrupteur.
La luzerne : calcium, magnésium, protéines et alcalinité
Venons-en aux aliments cités dans le titre, en commençant par la luzerne. Pourquoi cette légumineuse revient-elle systématiquement dans les études sur les entérolithes ?
D'abord par sa composition. La luzerne est riche en calcium, en magnésium et en protéines — trois éléments qui nourrissent directement la chimie de la struvite (le magnésium et l'ammonium issu des protéines) ou l'alcalinité du milieu (le calcium). En magnésium, les légumineuses titrent 0,30 à 0,50 % de la matière sèche, contre 0,10 à 0,25 % pour les graminées : elles en apportent grosso modo deux fois plus [2]. Côté protéines, la luzerne dépasse largement les fourrages de graminées.
Ensuite, et c'est un mécanisme moins connu, par son effet sur le pH. La luzerne favorise l'alcalinité dans le rumen des ruminants, et pourrait faire de même dans le gros intestin du cheval — ce qui, on l'a vu, favorise la formation des calculs [2]. On tient là une explication cohérente : la luzerne n'agirait pas seulement en apportant des briques, mais aussi en rendant le chantier plus propice à leur assemblage.
Les données épidémiologiques vont dans le même sens sans être unanimes. La formation d'entérolithes a été associée à une plus forte proportion de luzerne dans la ration et à un moindre accès au pâturage [1]. Nourrir à la luzerne augmente le risque de certaines coliques, dont l'entérolithiase [1]. C'est pourquoi, dans les régions où les entérolithes sont fréquents, limitez la luzerne à moins de 50 % de l'apport de fourrage [1]. Mais le fil de prudence demeure : la majorité des chevaux à la luzerne n'en font jamais.

Le son de blé : une pompe à phosphore et à magnésium
Le second aliment mis en cause est le son de blé, et son cas est peut-être le plus instructif. Le son est l'enveloppe externe du grain, séparée de l'amande lors de la mouture. C'est un aliment peu dense et « moelleux » — sa densité, autour de 0,24 kg/L, vaut la moitié de celle de l'avoine — mais surtout un aliment particulièrement concentré en minéraux qui comptent ici.
Le son de blé est en effet relativement riche à la fois en magnésium (0,60 à 0,70 % de la matière sèche) et en phosphore (1,2 à 1,3 %) [2]. Sur le magnésium, il dépasse la luzerne ; sur le phosphore, il se situe dans une classe à part parmi les aliments courants. Or le phosphore est l'autre brique de la struvite, avec le magnésium. Le son cumule donc, à lui seul, deux des trois ingrédients du cristal — et il apporte aussi calcium et protéines. C'est ce cumul qui l'a fait incriminer.
Une précision technique mérite d'être posée, car elle nuance le tableau : environ 90 % du phosphore du son est sous forme de phytate, une molécule qui piège le phosphore et le calcium. Chez les monogastriques classiques, le phytate limite l'absorption du phosphore. Mais le cheval est un cas particulier : le microbiote de son gros intestin produit l'enzyme (phytase) qui libère ce phosphore, et la dégradation totale du phytate y atteint environ 95 % [1]. Résultat : le phosphore du son devient largement disponible là même où se forment les entérolithes — dans le gros intestin.
Les indices convergent, sans trancher. Plusieurs études ont observé une diminution de l'incidence des calculs intestinaux quand le son de blé était retiré de la ration [2]. Le lien reste toutefois qualifié explicitement de non prouvé : les preuves formelles manquent. On observe une coïncidence répétée, on l'explique par une chimie plausible, mais on ne dispose pas de l'essai contrôlé qui l'établirait sans ambiguïté.
L'eau et le transit : un rôle plus subtil qu'il n'y paraît
L'eau figure dans le titre, et l'intuition suggère qu'une eau « dure », riche en calcium et magnésium, pourrait alimenter directement le stock de minéraux du côlon. La réalité est plus nuancée, et c'est un bon exemple de la prudence qu'impose ce sujet.
Sur le plan des minéraux, la contribution de l'eau est modeste. Comparée à la ration, l'eau dure n'apporte qu'une faible quantité de calcium et de magnésium, et n'est généralement pas associée à des problèmes chez le cheval [1]. Mieux : adoucir l'eau pour en retirer l'essentiel du calcium et du magnésium ne modifie pas les teneurs intestinales en ces deux minéraux [4]. Autrement dit, ce n'est pas principalement par l'eau de boisson que le côlon se charge en magnésium — c'est par l'aliment. Voilà une hypothèse séduisante que les données invitent à relativiser.
Où l'eau garde-t-elle son importance ? Du côté de l'hydratation et du transit. Un intestin bien hydraté, aux contenus qui progressent normalement, laisse moins de temps aux dépôts pour s'accumuler autour d'un noyau. C'est cohérent avec l'effet protecteur du pâturage, robuste dans les études : le libre accès à l'herbe est protecteur vis-à-vis des coliques en général, et se révèle particulièrement protecteur contre l'entérolithiase [1]. L'herbe fraîche est gorgée d'eau, le cheval au pré bouge davantage — deux facteurs qui entretiennent la motricité intestinale. À l'inverse, un cheval confiné, nourri au foin sec et privé de pâture, réunit un peu plus de conditions défavorables.
Prédispositions : races, régions, âge
Le terrain ne se résume pas à l'assiette. Les entérolithes sont plus fréquents chez certaines races — l'Arabe et le Morgan sont cités — et dans certaines régions américaines de l'Ouest et du Sud comme la Californie, la Floride et la Louisiane, avec aussi des cas signalés dans l'Indiana et l'Illinois [2]. Fait curieux, l'incidence est également élevée dans certains troupeaux de zèbres. Cette géographie n'est pas anecdotique : elle pointe vers des sols et des eaux localement riches en minéraux, et vers des pratiques régionales — beaucoup de luzerne, peu de pâturage en zone aride. Le contraste entre la survenue moyenne à dix ans et les obstructions décrites dès onze mois rappelle que la pierre est le produit d'un processus lent et silencieux, jusqu'au jour où sa taille franchit le seuil de l'obstruction.
Ce que le mécanisme change en pratique
Comprendre la struvite éclaire quelques principes, à manier avec la réserve qu'impose une question multifactorielle et encore imparfaitement démontrée. Puisque le cristal se dissout en milieu acide et cristallise en milieu alcalin, tout ce qui acidifie légèrement le côlon va dans le bon sens. C'est le paradoxe le plus intéressant du sujet : l'entérolithiase est peut-être la seule cause de colique où l'apport de céréales n'apparaît pas défavorable, et pourrait même être protecteur via une légère acidification du côlon [1]. Là où l'on réduit habituellement l'amidon pour la santé digestive, un peu de céréales pourrait ici être bénéfique chez les chevaux à risque.
Dans le même esprit, une piste anecdotique existe : le vinaigre de cidre, qui acidifie le liquide cæcal. Une demi-tasse (environ 110 mL) par repas de grain a suffi à acidifier le liquide cæcal chez le poney ; il en faudrait au moins le double, deux fois par jour, chez le cheval adulte, avec des rapports anecdotiques de baisse d'incidence [2]. On reste ici dans l'observation empirique, pas dans la preuve.
Les leviers alimentaires découlent logiquement du mécanisme : privilégiez un foin de graminées plutôt qu'une ration dominée par la luzerne, limitez cette dernière à moins de la moitié du fourrage en zone à risque, écartez le son de blé quand il n'est pas justifié, et maximisez l'accès au pâturage et au mouvement. Par analogie avec les calculs urinaires du chien et du chat, un régime pauvre en protéines, en magnésium et en phosphore — donc un fourrage de graminées et du grain, sans légumineuses ni son ni compléments protéiques inutiles — pourrait prévenir la formation ; mais cela n'a pas été démontré chez le cheval, et comme l'incidence est faible et sporadique, la nécessité même d'un régime préventif reste incertaine [2].
Un dernier mot, essentiel. Tout ce qui précède concerne la compréhension et, au mieux, la prévention de terrain. Un entérolithe constitué qui obstrue l'intestin est une urgence chirurgicale, pas un problème de ration à corriger dans l'instant. Devant une colique — baisse d'appétit, douleur, crottins rares —, la seule bonne décision est d'appeler le vétérinaire.

À retenir
- Un entérolithe est une pierre que le gros côlon fabrique autour d'un noyau (souvent un caillou avalé) ; il est composé surtout de struvite, un cristal de magnésium, d'ammonium et de phosphate.
- La struvite cristallise en milieu alcalin : un côlon à pH élevé et riche en minéraux (Ca, Mg, P…) constitue le terrain favorable, observé chez les chevaux porteurs de calculs.
- La luzerne (calcium, magnésium, protéines, alcalinité) et le son de blé (phosphore et magnésium élevés) apportent les briques du cristal ; retirer le son a coïncidé avec une baisse d'incidence, sans preuve formelle.
- Le rôle de l'eau tient moins à sa dureté — adoucir l'eau ne change pas les minéraux intestinaux — qu'à l'hydratation et au transit ; le pâturage est nettement protecteur.
- L'entérolithiase est multifactorielle : la plupart des chevaux à la luzerne n'en font jamais. Un calcul obstructif est une urgence chirurgicale — c'est le vétérinaire qui décide.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Hassel, D. M., Rakestraw, P. C., Gardner, I. A. et al. (2004). Dietary risk factors and colonic pH and mineral concentrations in horses with enterolithiasis. Journal of Veterinary Internal Medicine 18 : 346–349.
- Hassel, D. M., Spier, S. J., Aldridge, B. M. et al. (2009). Influence of diet and water supply on mineral content and pH within the large intestine of horses with enterolithiasis. The Veterinary Journal 182 (1) : 44–49.
- Cohen, N. D., Vontur, C. A., Rakestraw, P. C. (2000). Risk factors for enterolithiasis among horses in Texas. Journal of the American Veterinary Medical Association 216 (11) : 1787–1794.


