Quand un cheval finit son travail couvert d'une mousse blanchâtre, on pense « il a soif ». C'est vrai, mais très incomplet. Contrairement à la nôtre, la sueur du cheval est hypertonique : elle emporte plus de sels que le sang lui-même. Chaque litre évaporé n'est donc pas seulement de l'eau qui part, mais une dose concentrée de sodium, de chlore et de potassium. Comprendre ce détail de physiologie, c'est comprendre pourquoi un cheval déshydraté peut ne pas avoir soif, pourquoi certains « tapent du flanc » après l'effort, et pourquoi lui offrir de l'eau pure ne suffit pas toujours à le remettre d'aplomb.
Transpirer, la façon dont le cheval évacue sa chaleur
Un muscle qui travaille est un mauvais moteur : il ne convertit qu'une fraction de l'énergie en mouvement, le reste part en chaleur. Chez le cheval au galop, la production de chaleur grimpe de 40 à 60 fois par rapport au repos. Sans système d'évacuation, cette chaleur ferait monter la température corporelle d'environ 1,2 °F par minute — assez pour atteindre un niveau mortel, au-delà de 106 °F (41 °C), en quatre à six minutes seulement [1]. Autant dire que la thermorégulation n'est pas un confort, mais une question de survie à l'effort.
Pour se refroidir, le cheval mise massivement sur la sudation. L'évaporation de la sueur assure à elle seule 55 à 60 % de la dissipation de chaleur ; l'évaporation par les voies respiratoires (le halètement) en couvre environ 25 %, et la convection — le simple contact de l'air plus frais que le corps — le reste, soit 15 à 20 %. Cette hiérarchie a une conséquence directe : plus il fait chaud et humide, plus la part de la sueur augmente, car la convection devient inefficace quand l'air ambiant approche la température du corps. Un cheval mal entraîné, en surpoids ou couvert de son poil d'hiver dissipe moins bien sa chaleur et transpire d'autant plus.
Combien de sueur ? Beaucoup. Un cheval à l'effort peut suer jusqu'à 10 litres par heure [1][3]. Sur la durée d'une épreuve, les pertes de fluides vont de 0,25 % du poids vif pour un travail léger à 2 % pour un travail très intense. Traduites en masse, elles sont considérables : sur une période d'entraînement de quatre jours, une étude a mesuré une perte moyenne de 6 kg de sueur pour 500 kg de poids vif en travail modéré, et de 7,8 kg en exercice très intense. Comme repère de terrain, retenons qu'un litre de sueur perdu équivaut à un kilogramme de poids vif en moins — une simple pesée renseigne donc déjà sur le degré de déshydratation.
Une particularité visible mérite un mot : la mousse. Elle vient de la latherin, une protéine sécrétée avec la sueur, décrite comme une substance savonneuse [1]. C'est elle qui fait mousser la sueur là où le harnachement frotte, et qui aide ce liquide à s'étaler sur un poil naturellement gras et hydrofuge pour mieux s'évaporer. Détail qui compte pour le nutritionniste : la latherin étant une protéine, le cheval perd aussi un peu d'azote en transpirant — une perte présente à tous les niveaux de travail, même quand la sueur n'est pas visible.
Une sueur hypertonique : le vrai visage chimique de la transpiration
Voici le cœur du sujet. La sueur du cheval n'est pas de l'eau salée diluée : elle est hypertonique, c'est-à-dire plus concentrée en sels dissous que le plasma sanguin [1]. C'est une différence majeure avec l'humain, dont la sueur est au contraire hypotonique — plus diluée que le sang.
L'ion dominant de la sueur équine est le chlore (Cl), suivi du sodium (Na), puis du potassium (K). Les mesures de référence donnent, par litre de sueur : 4,3 à 5,0 g de chlore, 2,5 à 3,0 g de sodium et 1,2 à 1,6 g de potassium [1]. Une teneur moyenne d'environ 4,5 g de chlorure de sodium par litre est également retenue — un ordre de grandeur cohérent [3]. S'y ajoutent, en plus faibles quantités, du calcium et du magnésium : moins abondants, mais on verra qu'ils pèsent lourd dans certains accidents.
Le graphique ci-dessous met la sueur face au plasma. On y voit que le chlore y est nettement plus concentré que dans le sang, et surtout que le potassium y atteint des niveaux spectaculaires — de l'ordre de neuf fois sa concentration plasmatique. Le sodium, lui, est à peine en dessous des valeurs sanguines. C'est cette charge ionique globale, tirée vers le haut par le chlore et le potassium, qui rend la sueur hypertonique.

La comparaison avec l'homme, à droite du graphique, est frappante. À débit de sudation identique, le cheval perd environ trois fois plus de sodium et de chlore, et cinq à dix fois plus de potassium que nous [2]. Autrement dit, non seulement le cheval sue en grand volume, mais chaque goutte est bien plus « salée » que la nôtre. C'est la double peine : gros volume et forte concentration.
Que représentent ces pertes chiffrées sur une journée ? Pour un cheval de 500 kg en travail très intense, il faut remplacer environ 53 g de chlore et 31 g de sodium au-dessus des besoins d'entretien [1]. Un autre calcul aboutit au même paysage : lors d'un travail intense sous climat chaud, les pertes salines totales peuvent avoisiner 100 g par jour, dont 50 à 60 g par la seule sueur (à raison de 4,5 g/L) et 35 à 40 g par les urines [3]. Le potassium n'est pas en reste : les pertes sudorales peuvent approcher 15 % de l'ingéré moyen. Ces chiffres restent des ordres de grandeur : ils varient fortement avec l'intensité de l'effort, la chaleur, l'humidité et l'état d'entraînement du cheval, et les besoins « théoriques » calculés pour un travail très intense sont probablement surestimés, car un cheval ne fournit pas un tel effort tous les jours [1].
Pourquoi la perte d'ions dérègle tout l'organisme
Un point de physiologie explique la gravité de ces pertes : le cheval n'a pas de réserve d'eau ni d'électrolytes, hormis ce que contient son tube digestif [1]. Tout excédent d'électrolytes avalé est absorbé puis rapidement éliminé dans l'urine. Il est donc impossible de « faire des réserves » la veille d'une épreuve : on ne peut que compenser au fil de l'effort. À l'inverse, un déficit installé ne se comble pas tout seul.
Quand la sueur emporte massivement les ions, les concentrations sanguines se dérèglent. L'alerte la plus constante chez un cheval qui transpire abondamment est la baisse du chlore plasmatique [2]. Or cette chute de chlore entraîne une alcalose — le sang devient trop alcalin. L'alcalose inhibe la respiration, réduit l'élimination du gaz carbonique et l'apport d'oxygène, ce qui favorise l'épuisement des réserves de glycogène, l'accumulation d'acide lactique et, au bout de la chaîne, la fatigue puis l'épuisement. Le potassium et le sodium peuvent aussi diminuer, surtout en cas d'épuisement : la baisse du potassium réduit la force et le tonus musculaires.
Vient alors le piège le plus contre-intuitif : une forte sudation hypertonique conduit à une déshydratation hypotonique, qui suscite peu la soif [3]. Comme la sueur emporte proportionnellement plus de sels que d'eau, le sang restant se retrouve appauvri en sodium. Or c'est justement la concentration en sodium du plasma qui déclenche la sensation de soif. Résultat : le cheval est déshydraté mais n'a pas soif, et la baisse conjointe du sodium et du potassium coupe en plus l'appétit — deux mécanismes qui privent l'animal des apports d'eau et d'énergie dont il aurait précisément besoin pour se rétablir. Le cercle est vicieux.
Ce déséquilibre calcique et magnésien, plus discret, est à l'origine d'un trouble spectaculaire : les « thumps », ou flutter diaphragmatique synchrone (SDF, pour synchronous diaphragmatic flutter). Le cheval présente des secousses des flancs — parfois d'un membre postérieur — parfaitement synchronisées avec les battements du cœur, au point de produire un bruit sourd de tambour, d'où le nom. Le mécanisme est élégant à défaut d'être anodin : la chute du calcium plasmatique, souvent accompagnée d'une baisse du magnésium, du potassium et du chlore, augmente l'irritabilité des nerfs phréniques (ceux qui commandent le diaphragme). Ces nerfs passent près du cœur ; l'activité électrique de chaque battement les excite, et le diaphragme se contracte au rythme cardiaque [2]. Le SDF en lui-même n'est pas grave et cède au repos, mais il signale un dérèglement électrolytique réel — ce qui suffit à faire éliminer le cheval d'une compétition. L'administration intraveineuse de calcium fait disparaître rapidement les signes. À noter : une ration trop riche en calcium (la luzerne, par exemple) pourrait paradoxalement favoriser une chute du calcium sanguin à l'effort, en freinant les mécanismes qui le mobilisent.
Les mêmes pertes hydro-électrolytiques nourrissent, à des degrés divers, tout un cortège d'accidents de l'effort recensés dans la littérature : coup de chaleur, épuisement, crampes et tétanie hypocalcémique (le « coup de sang » / tying-up), fatigue post-exercice. En endurance en particulier, les déséquilibres électrolytiques ont été corrélés à une plus forte probabilité de ne pas terminer l'épreuve [1].

Pourquoi l'eau seule ne réhydrate pas
On arrive à la conséquence la plus pratique de toute cette physiologie, et elle mérite d'être bien comprise. Un cheval qui a beaucoup transpiré a perdu de l'eau et des sels. Si on ne lui propose que de l'eau pure, deux problèmes se cumulent.
D'abord, l'eau pure dilue encore un plasma déjà appauvri en sodium. Elle abaisse la concentration en sel du sang, ce qui éteint le peu de soif qui restait : le cheval cesse de boire avant d'avoir reconstitué son volume liquidien. Les déséquilibres hydrominéraux sont aggravés par la consommation massive d'eau pure : salez légèrement la première eau de boisson après une forte sudation [3]. Ensuite, l'eau seule ne remplace évidemment pas les ions perdus : le déficit en chlore, sodium et potassium reste entier, et avec lui l'alcalose, la fatigue et le risque de thumps.
La logique physiologique est donc sans détour : pour réhydrater efficacement un cheval qui a beaucoup sué, il faut apporter l'eau et les électrolytes ensemble. Les solutions réhydratantes enrichies en sodium, potassium et parfois glucose — le glucose facilitant l'absorption intestinale conjointe du sodium et de l'eau — rétablissent à la fois le volume et la composition ionique, et relancent au passage la soif. C'est la seule façon de sortir du cercle vicieux « déshydraté mais pas assoiffé ».
Une nuance de tempo : puisqu'il n'existe pas de réserve corporelle, on ne prévient pas un déficit en gavant l'animal avant qu'il n'existe. En revanche, on prévient les déficits sévères en proposant régulièrement des solutions de remplacement pendant et après l'effort [1]. Le timing compte autant que la composition.
Ce qu'il faut en tirer, en pratique
Le versant appliqué se résume à quelques principes, que la version pratique de la série détaille. Le sodium étant naturellement pauvre dans les fourrages (moins de 0,1 %), un cheval couvre difficilement ses besoins par la seule ration : un apport de sel est la base. À l'entretien et par temps frais, l'équivalent d'environ 5 g de sel pour 100 kg de poids vif suffit (une cuillère à café de sel blanc pour 100 kg). Dès que le travail et la chaleur augmentent, les besoins montent et il faut apporter, en plus du sodium et du chlore, du potassium ainsi qu'un peu de calcium et de magnésium — dans des proportions qui rappellent celles de la sueur. Le complément utile se chiffre à 30-70 g de sel par jour lors d'un travail intense [3]. La supplémentation stratégique, dosée selon la charge de travail et le climat, est jugée plus pertinente qu'une augmentation quotidienne uniforme, car un cheval ne perd pas les mêmes quantités tous les jours. Et un rappel de sécurité qui traverse toutes les sources : de l'eau fraîche et propre doit rester accessible en permanence — c'est une faute de ne pas offrir d'eau à un cheval chaud [1][2][3].
À retenir
- La sueur du cheval est hypertonique : elle est plus concentrée en sels que le sang, surtout en chlore et en potassium (jusqu'à ~9 fois le taux plasmatique). À débit égal, le cheval perd ~3 fois plus de sodium et de chlore et 5 à 10 fois plus de potassium que l'homme.
- Un cheval peut suer jusqu'à 10 L/h ; il perd alors, par litre, environ 4,3-5,0 g de chlore, 2,5-3,0 g de sodium et 1,2-1,6 g de potassium, plus un peu de calcium et de magnésium.
- Le cheval n'a aucune réserve d'eau ni d'électrolytes : un déficit ne se comble pas seul, et la chute du chlore provoque une alcalose qui alimente la fatigue.
- Comme la sueur emporte plus de sels que d'eau, la déshydratation devient hypotonique et stimule peu la soif ; la baisse du calcium/magnésium peut déclencher les « thumps » (flutter diaphragmatique synchrone).
- L'eau seule dilue encore le plasma, éteint la soif et ne remplace pas les ions : il faut apporter eau + électrolytes, pendant et après l'effort.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.

