Presque tous les poulains ont, un jour de leurs premières semaines, des selles molles à liquides. La plus fameuse de ces diarrhées survient vers la fin de la première semaine, pile au moment où la jument revient en chaleur — d'où son nom trompeur de « diarrhée des chaleurs ». Trompeur, car la cause n'est probablement pas le lait ni les hormones de la mère, mais la maturation d'un intestin encore neuf. Comprendre ce qui se joue dans ce tube digestif immature, c'est aussi savoir distinguer la banale poussée qui passe seule de la diarrhée qui met la vie du poulain en jeu.
Une diarrhée quasi universelle, le plus souvent bénigne
Commençons par relativiser. La diarrhée — définie simplement comme une augmentation de la teneur en eau des fèces — est un phénomène courant chez le poulain durant les premiers mois de vie. Une diarrhée néonatale touche jusqu'à 60 % des poulains dans les six mois suivant la naissance [2]. Autrement dit, c'est presque la norme statistique, pas l'exception.
Dans la grande majorité des cas, cette diarrhée est légère et le poulain ne montre aucun autre signe de maladie : il tète, il joue, il grandit normalement. Ces épisodes bénins sont généralement attribués à deux causes bien identifiées — un excès de lait, et la fameuse diarrhée des chaleurs. Même sans excès de lait, la plupart des poulains développent des selles molles à liquides entre 4 et 14 jours d'âge [1]. Et c'est précisément ce timing qui a nourri une des idées reçues les plus tenaces de l'élevage.
Car cette fenêtre coïncide avec le retour de chaleurs de la jument. La première chaleur (le premier œstrus post-partum) survient chez 45 % des juments dès le 9ᵉ jour après le poulinage, chez 93 % au 15ᵉ jour, et chez 97 % au 20ᵉ jour [2]. La concomitance est frappante : le poulain se met à faire des selles liquides au moment même où sa mère revient en chaleur. De là est né le nom de « diarrhée des chaleurs » (foal heat diarrhea), et l'intuition — fausse — qu'un facteur transmis par le lait de la jument en chaleur en serait responsable.

Le vrai coupable : un intestin en pleine construction
Que sait-on réellement de la cause de la diarrhée des chaleurs ? La réponse honnête est : elle n'est pas connue avec certitude. Mais on sait ce qu'elle n'est pas. Elle survient aussi chez des poulains qui ne tètent pas leur mère, chez des poulains maintenus indemnes de parasites, et chez des poulains nourris exclusivement au lait de remplacement synthétique [1]. Ce triple constat élimine d'un coup le lait de la jument, ses hormones de chaleurs et les parasites. La coïncidence avec l'œstrus maternel n'est donc qu'une coïncidence : les deux phénomènes suivent simplement le même calendrier post-partum, sans lien de cause à effet.
Reste l'explication la plus solide : la diarrhée des chaleurs résulte de changements normaux du tube digestif du poulain et de sa flore [1]. Et il y a de quoi. À la naissance, l'appareil digestif est un chantier. Le tissu du tube digestif du nouveau-né ne pèse que 35 g par kilo de poids vif, tandis que le foie, lui, est proportionnellement volumineux car il sert de réserve de nutriments pour les premiers jours critiques. En six mois, ce tube digestif croît jusqu'à 60 g/kg de poids vif [3] : l'organe qui doit gérer la digestion est encore, à une semaine de vie, loin de sa taille et de sa maturité définitives.
Cette immaturité concerne aussi la flore intestinale, qui se construit à toute vitesse dans les premiers jours. Le microbiote du poulain se met en place par vagues successives. Les premières bactéries à coloniser l'intestin sont des espèces aérobies et anaérobies facultatives (entérocoques, lactobacilles, entérobactéries) ; puis, dès la première semaine, le rapport s'inverse et ce sont les bactéries anaérobies strictes qui prennent le dessus. Durant le premier mois, les Bacteroidetes — des anaérobies strictes — augmentent nettement [2]. Ce basculement de flore, cette bascule d'un intestin « aérobie » vers un intestin de fermenteur, se produit exactement dans la même fenêtre que la diarrhée des chaleurs. Un intestin dont la population microbienne se réorganise complètement en quelques jours peut, sans surprise, connaître un passage à vide dans sa capacité à retenir l'eau.
D'où vient cette flore ? En partie du lait — qui contient jusqu'à 10⁹ micro-organismes par litre — et en grande partie d'un comportement qui déroute souvent les propriétaires : la coprophagie. Manger des crottes, chez le jeune poulain jusqu'à quelques mois, est parfaitement normal. C'est même une étape du développement : en ingérant les fèces fraîches de sa mère, le poulain s'ensemence des bactéries qui lui permettront, plus tard, de passer du lait au fourrage, car ces bactéries sont indispensables à la digestion des fibres [2]. Point rassurant, le poulain ne s'infeste pas de parasites par ce biais : il mange des crottes fraîches, or les parasites doivent d'abord incuber dans les fèces pour devenir infectants. La coprophagie n'est donc pas une cause directe de la diarrhée des chaleurs, mais elle fait partie du même processus : l'assemblage express d'un écosystème intestinal fonctionnel.
La muqueuse, pièce maîtresse et talon d'Achille
Pour saisir pourquoi cet intestin immature bascule si facilement en diarrhée, il faut descendre au niveau de sa paroi. Le poulain vit d'un aliment unique et riche en sucre : le lait, dont le glucide principal est le lactose. Or le lactose ne peut pas être absorbé tel quel. Il doit d'abord être coupé en deux par une enzyme, la lactase — de son nom savant la β-galactosidase neutre de la bordure en brosse, dont l'optimum d'activité se situe autour d'un pH de 6,0. Cette lactase est logée à la surface même des cellules qui tapissent l'intestin grêle, dans ce qu'on appelle la bordure en brosse. Son activité est d'ailleurs bien plus élevée chez le jeune que chez l'adulte, ce dernier devenant relativement intolérant au lactose faute d'en produire assez [3].
Voilà le point crucial : la lactase est une enzyme de surface. Si un poulain manque d'une forme active de cette enzyme, il souffre de diarrhée, car le lactose non découpé n'est pas absorbé. C'est ici que se noue le cercle vicieux. Toute agression de la muqueuse — la réorganisation de la flore, un début d'infection, une irritation — endommage la fine bordure en brosse et fait perdre à l'intestin sa lactase. Le lactose du lait arrive alors intact dans le gros intestin. Là, ce sucre non digéré exerce un puissant appel osmotique : il attire l'eau dans la lumière intestinale. Résultat, des selles plus liquides encore — donc une diarrhée qui, en abîmant davantage la muqueuse, aggrave le déficit en lactase. Ce mécanisme est si constant que les cliniciens s'en servent comme test : un test de tolérance au lactose (1 g/kg de poids vif en solution à 20 %) révèle une lésion de la muqueuse de l'intestin grêle chez les poulains diarrhéiques, et signale les cas où poursuivre l'apport de lactose serait délétère [3].

Pourquoi le poulain se déshydrate si vite
C'est le point qui doit tenir tout éleveur en alerte. Une diarrhée qui, chez un cheval adulte, resterait longtemps tolérable peut faire basculer un poulain en quelques heures. La raison tient à sa physiologie de l'eau. L'eau corporelle totale d'un poulain d'un jour représente 65 à 80 % de son poids, contre 60 à 70 % chez l'adulte de 500 kg [2]. Surtout, le poulain en croissance consomme, par kilo de poids vif, quatre fois plus d'eau qu'un cheval mature : sa forte demande énergétique et la quantité d'aliment nécessaire à sa croissance imposent un renouvellement d'eau considérable [2]. Ajoutons qu'à poids égal, un jeune animal offre une plus grande surface corporelle, donc des pertes évaporatives cutanées plus importantes par kilo.
Un organisme aussi petit, aussi riche en eau et à turnover hydrique aussi rapide dispose de très peu de réserve. Une perte fécale qui ne serait qu'un contretemps chez un adulte de 500 kg représente, chez un poulain de quelques dizaines de kilos, une fraction bien plus grande de son eau corporelle — et cette fraction est perdue d'autant plus vite que le débit hydrique est élevé. La déshydratation, chez lui, n'est pas une complication tardive : c'est le danger immédiat.

Toutes les diarrhées ne se ressemblent pas
La diarrhée des chaleurs est bénigne et se résout en 2 à 3 jours avec ou sans traitement [1] ; d'autres causes n'ont rien d'anodin, et le calendrier aide à les distinguer.
L'excès de lait produit lui aussi une diarrhée légère. La jument produit un lait abondant presque immédiatement après le poulinage, avec peu d'augmentation durant les 45 à 60 premiers jours, avant que la production ne décline. Le tout jeune poulain ne peut pas toujours utiliser tout ce lait : le surplus provoque une diarrhée bénigne [1]. Le phénomène s'observe aussi quand le poulain n'a pas pu téter pendant plusieurs heures et que la mamelle n'a pas été vidée avant qu'il ne s'y remette — il ingère alors d'un coup un volume excessif.
Les infections sont d'une tout autre gravité. Bactéries (E. coli, Salmonella, Clostridium, Rhodococcus equi, Actinobacillus equuli) et virus (rotavirus, coronavirus, adénovirus) provoquent des diarrhées souvent aqueuses et abondantes, parfois sanglantes, accompagnées de fièvre, d'abattement, de baisse d'appétit et de déshydratation. Considérez ces poulains comme contagieux et isolez-les [1]. Les parasites entrent en jeu plus tard : les larves de Strongyloides westeri (l'anguillule) sont excrétées en plus grand nombre dans le lait de la jument 2 à 3 semaines après le poulinage, et c'est à cet âge que le poulain les ingère [1]. Enfin, les ulcères gastriques peuvent aussi causer une diarrhée : l'acidité gastrique du poulain augmente de la naissance jusqu'à au moins 8 semaines, et l'absence d'aliment solide pour la tamponner favorise ces lésions — d'où l'intérêt d'encourager tôt la prise d'aliment solide [1].
Un point mérite d'être souligné, car il va à l'encontre d'un réflexe fréquent : les antibiotiques donnés « pour prévenir » sont contre-productifs. L'incidence de la diarrhée est plusieurs fois plus élevée chez les poulains recevant des antibiotiques à la naissance que chez ceux qui n'en reçoivent pas, et une diarrhée débute typiquement 2 à 5 jours après le début d'un antibiotique [1]. Ne traitez pas un poulain sain « au cas où ».
Ce qu'il faut en retenir pour la conduite
Sur le plan pratique, quelques principes découlent directement de ces mécanismes. D'abord, l'hygiène prime : un protocole de propreté au poulinage réduit l'incidence de la diarrhée du poulain de près de 40 %, en limitant la pression infectieuse sur un intestin encore vulnérable [1]. Ensuite, quand un poulain n'a pas tété depuis longtemps, trayez un peu la jument avant de le laisser reprendre, pour éviter la surcharge lactée [1].
La tentation de « faire quelque chose » doit être tempérée. Les probiotiques, souvent proposés, donnent des résultats variables et décevants dans cette indication : plusieurs essais contrôlés n'ont montré aucun effet protecteur, et certains ont même relevé une augmentation de l'incidence de la diarrhée ou du recours au vétérinaire dans le groupe traité [2]. Ce n'est donc pas une réponse fiable, et surtout pas un substitut à la surveillance.
Car l'essentiel est là : savoir quand ce n'est plus bénin. Une diarrhée des chaleurs rentre dans l'ordre en 2 à 3 jours. Au-delà, ou dès l'apparition de signes d'alerte, le vétérinaire s'impose. Les repères sont clairs : appelez si la diarrhée persiste plus de 3 jours, si elle est assez sévère pour entraîner une déshydratation ou une baisse d'appétit, ou si la température rectale dépasse 39 °C (102 °F) [1]. Des selles très liquides, volumineuses ou sanglantes, un poulain abattu ou fébrile ne relèvent jamais de l'attentisme. Chez un organisme qui se déshydrate en quelques heures, l'appel précoce n'est pas une précaution excessive — c'est la juste mesure.
À retenir
- La diarrhée est quasi universelle chez le jeune poulain (jusqu'à 60 % dans les 6 premiers mois) et le plus souvent bénigne [2].
- La « diarrhée des chaleurs » (selles molles vers 4–14 jours) coïncide avec le retour de chaleurs de la jument, mais n'en dépend pas : elle survient aussi chez des poulains non allaités, sans parasites, au lait de remplacement. Elle reflète la maturation de l'intestin et de sa flore [1][2].
- Le lactose du lait doit être découpé par la lactase, enzyme fragile de la surface intestinale : toute atteinte de la muqueuse entretient un cercle vicieux osmotique qui aggrave la diarrhée [3].
- Le poulain se déshydrate très vite (eau corporelle 65–80 %, renouvellement d'eau ×4 vs adulte) : c'est le danger n°1 [2].
- Hygiène au poulinage (−40 % d'incidence), pas d'antibiotiques préventifs, probiotiques décevants [1][2]. Appelez le vétérinaire si diarrhée > 3 jours, déshydratation, baisse d'appétit ou température rectale > 39 °C [1].
Sources
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.


