Et si l'on pouvait nourrir un cheval de sport presque aussi richement qu'avec de l'avoine, mais sans le pic de glucose ni le risque d'excès d'amidon dans le côlon ? C'est la promesse des « fibres fermentescibles » — pulpe de betterave, coques de soja, pulpe d'agrumes — ces sous-produits fibreux que les Anglo-Saxons appellent volontiers super-fibres. Derrière ce nom marketing se cache une réalité physiologique solide : un herbivore capable de tirer de l'énergie de parois végétales que son propre organisme ne sait pas digérer. Plongeons dans le mécanisme.

Le problème que ces fibres viennent résoudre

Pendant longtemps, les aliments pour chevaux de performance reposaient sur de grandes quantités de céréales riches en amidon. On sait aujourd'hui que cette stratégie a un coût : les rations très amylacées sont associées à des altérations du microbiote du gros intestin, et à un risque accru de fourbure, de coliques, d'ulcères gastriques et de tics [1]. Le problème tient à la physiologie même de l'espèce. L'intestin grêle du cheval hydrolyse l'amidon en glucose grâce à ses enzymes (amylase, glucosidases), mais sa capacité est limitée : la concentration d'alpha-amylase dans le suc pancréatique du cheval ne représente que 5 à 6 % de celle du porc [3]. Quand un repas apporte plus d'amidon que l'intestin grêle ne peut en absorber, la fraction résiduelle « déborde » vers le caecum et le côlon, où sa fermentation rapide fait chuter le pH et libère de l'acide lactique — la porte ouverte aux troubles digestifs.

D'où l'idée : remplacer une partie de cet amidon par une source d'énergie qui ne dépende pas de l'intestin grêle, mais qui exploite plutôt la formidable usine de fermentation que le cheval héberge en aval. C'est exactement ce que sont les fibres fermentescibles.

Fibre ne veut pas dire « lest » : la clé, c'est la fermentescibilité

Premier point à clarifier, car le mot « fibre » induit en erreur. Les fibres sont les glucides des parois végétales : pectines, hémicelluloses, cellulose et lignine. Toutes sont liées par des liaisons dites bêta, que les enzymes digestives des mammifères sont incapables de rompre — aucun animal ne produit les enzymes nécessaires [1]. Seuls les micro-organismes du tube digestif le peuvent. C'est pourquoi le cheval, comme la vache, doit « sous-traiter » la digestion de ses fibres à une population microbienne logée, chez lui, dans le caecum et le côlon.

Mais toutes les fibres ne se valent pas. On les classe selon leur solubilité dans l'eau. Les fibres solubles — essentiellement les pectines, présentes dans les fruits, certaines graines et légumineuses — sont molles, gélifiantes, et presque intégralement utilisées par les micro-organismes. Les fibres insolubles (cellulose, hémicelluloses) sont plus lentes à dégrader, et la lignine, elle, est totalement indigestible : c'est le « bois » de la plante, excrété tel quel, utile seulement pour donner du volume et entretenir le transit [1].

Voilà le cœur de l'affaire. Ce qui fait une « super-fibre », ce n'est pas sa teneur brute en fibres, mais sa fermentescibilité : sa richesse en fractions solubles et rapidement dégradables. La pulpe de betterave et la pulpe d'agrumes sont riches en pectines ; les coques de soja combinent une paroi abondante mais très fermentescible. À l'inverse, une paille de blé ou une balle de riz, pourtant très « fibreuses », sont surtout de la cellulose et de la lignine peu digestibles : beaucoup de lest, peu d'énergie.

Ce qui se passe dans le gros intestin

Suivons le trajet d'une bouchée de pulpe de betterave. Dans l'estomac puis l'intestin grêle, ses parois végétales traversent presque intacts : liaisons bêta obligent, il n'y a ni hydrolyse ni pic de glucose sanguin. C'est déjà un avantage majeur, sur lequel nous reviendrons.

L'essentiel se joue plus loin, dans le caecum et le côlon. Là, une flore spécialisée — bactéries cellulolytiques, hémicellulolytiques et pectinolytiques — attaque ces glucides et les dégrade en acides gras volatils (AGV), aussi appelés acides gras à chaîne courte, avec libération de gaz et de chaleur [2]. Ces AGV sont les vrais vecteurs de l'énergie « fibre ». Chez un cheval nourri au foin de prairie ou de légumineuse, ils se répartissent grosso modo ainsi : acide acétique 70 à 75 %, acide propionique 18 à 23 %, acide butyrique 5 à 7 % de la somme des AGV [2].

Répartition des AGV issus de la fermentation d'un foin : acétate 70-75 %, propionate 18-23 %, butyrate 5-7 % ; ces AGV couvrent 25 à 30 % des besoins énergétiques du cheval, jusqu'à ~50 % en ration fibreuse (Wolter ; Equine Clinical Nutrition, 2e éd.).

La quantité en jeu n'a rien d'anecdotique. La production d'AGV atteint 50-100 millimoles par litre et par heure dans le caecum — autant que dans le rumen d'un bovin — pour un total probable de 500 à 1 000 g par cheval et par jour [2]. Elle culmine environ 6 heures après le repas et dépend étroitement de la quantité de substrat fermentescible disponible. Au bilan, ces AGV très bien résorbés couvriraient en moyenne 25 à 30 % des besoins énergétiques du cheval, une proportion qui grimpe vers 50 % avec des rations fibreuses [2]. Une autre estimation donne une fourchette voisine, de 30 à 70 % de l'énergie digestible selon que la ration est pauvre ou riche en fibres [1]. Les ordres de grandeur concordent, même si les chiffres exacts varient — il s'agit d'estimations dépendant du régime et de la méthode, pas de constantes.

Chaque AGV a ensuite son destin. Seul l'acide propionique est glucogénique : c'est le seul que le foie convertit en glucose, ce qui en fait un carburant énergétiquement précieux [2]. L'acétate et le butyrate empruntent d'autres voies. Le butyrate mérite une mention à part : il est le carburant privilégié des cellules de la paroi colique [1]. Autrement dit, fermenter des fibres ne nourrit pas seulement le cheval — cela nourrit aussi, directement, la muqueuse de son intestin. C'est l'un des arguments avancés en faveur des fibres fermentescibles pour la santé digestive.

Cette fermentation n'est pas une constante figée : elle se pilote. L'ajout de compléments au fourrage stimule la flore, en particulier la flore caecale anaérobie. Incorporer de la farine de luzerne déshydratée ou des céréales comme l'avoine augmente sensiblement l'activité cellulolytique du caecum — de l'ordre de + 30 % — tout en réduisant le taux d'azote ammoniacal [2]. Ce détail éclaire un facteur limitant souvent ignoré : chez le cheval, contrairement au ruminant, la digestion enzymatique précoce des protéines dans l'intestin grêle et la digestion microbienne tardive de la cellulose sont dissociées dans le temps et l'espace. Le manque d'azote disponible dans le gros intestin peut donc brider la cellulolyse. Autrement dit, l'efficacité avec laquelle un cheval valorise ses super-fibres dépend aussi de l'équilibre global de la ration, pas seulement de la fibre ingérée.

Un mot de prudence sur l'efficacité : le cheval reste moins performant qu'un ruminant pour digérer la fibre. Sa digestion fibreuse n'atteint que 65 à 75 % de celle des ruminants [1], et la capacité fermentaire de son gros intestin est environ deux fois plus faible que celle du rumen [2]. Le cheval n'est pas une vache : il tire bien parti des fibres facilement fermentescibles, beaucoup moins des fibres grossières et lignifiées.

Beaucoup d'énergie, presque pas d'amidon : les chiffres

C'est ici que le concept prend tout son sens. Comparons, sur base de matière sèche, l'énergie digestible et la teneur en amidon des céréales et des super-fibres [1].

Les nombres parlent d'eux-mêmes. La pulpe d'agrumes affiche 2,9 Mcal/kg, la pulpe de betterave 2,8, les coques de soja 2,25 — à comparer aux 3,23 de l'avoine, 3,6 de l'orge et 3,8 du maïs. Les super-fibres livrent donc environ 60 à 90 % de l'énergie d'une céréale. Mais côté amidon, l'écart est spectaculaire : 0,9 % pour la pulpe de betterave, 5,2 % pour les coques de soja, 7,5 % pour la pulpe d'agrumes, contre 41 % pour l'avoine, 54 % pour l'orge et 69 % pour le maïs. Une énergie quasi comparable, pour un dixième de l'amidon, parfois moins.

Super-fibres vs céréales, base matière sèche : énergie digestible de 2,25 à 2,9 Mcal/kg (contre 3,23 à 3,8 pour les céréales) mais amidon de 0,9 à 7,5 % seulement, contre 41 à 69 % — soit environ dix fois moins (Equine Clinical Nutrition, 2e éd., Table 13.1).

Cette énergie « sans amidon » explique un résultat clé : des sous-produits comme la pulpe de betterave, la luzerne déshydratée, les coques de soja et le son de riz présentent un index glycémique bas [1]. Puisque leurs glucides ne sont pas hydrolysés en glucose dans l'intestin grêle mais fermentés en aval, ils n'entraînent guère de montée de la glycémie — un atout précieux pour les chevaux sensibles à l'insuline, sujets à la fourbure ou à la myopathie.

Toutes les super-fibres ne se comportent pas de la même façon, et c'est une nuance importante. Mesurée en sachets de nylon au fil du tube digestif, la pulpe de betterave subit une fermentation dans le gros intestin plus intense que les coques de soja ou un mélange balles d'avoine–avoine nue : une plus grande part de sa matière organique « échappe » à l'intestin grêle pour être fermentée plus loin [3]. Deux super-fibres peuvent donc nourrir le cheval par des voies légèrement différentes. L'étude porte toutefois sur un petit effectif de poneys : à interpréter comme une tendance, non comme une loi.

Enfin, ces ingrédients apportent plus que de l'énergie. La pulpe d'agrumes est notablement riche en sucres (24,5 % de la matière sèche) et surtout en calcium (1,92 %), tandis que les coques de soja offrent une teneur en protéines respectable (13,1 %) [1]. Chaque sous-produit a sa signature nutritionnelle propre, qu'un formulateur doit prendre en compte pour équilibrer la ration — le calcium élevé de la pulpe d'agrumes, par exemple, pèse sur le rapport phosphocalcique.

Ce que cela change, concrètement

Sur le plan pratique, la logique est claire, et tient en une idée : les fibres fermentescibles permettent de densifier l'énergie d'une ration sans multiplier l'amidon. Elles constituent une alternative de choix pour les chevaux qu'il faut nourrir richement tout en ménageant leur intestin — chevaux de sport, juments en lactation, animaux âgés, sujets prédisposés à la fourbure, aux ulcères ou aux coliques. Elles sont d'ailleurs recommandées comme source d'énergie « douce » lors de diarrhées, sous forme de pulpe de betterave non mélassée ou de coques de soja, précisément pour soutenir la stabilité du microbiote sans apport d'amidon [1].

Deux réserves méritent d'être rappelées. D'abord, une super-fibre transformée (broyée, en granulés) demande moins de mastication qu'un fourrage long : elle ne remplace pas le besoin de mâcher ni la production de salive, et ne doit pas évincer le fourrage de base. Ensuite, tout aliment très fermentescible distribué en excès ou trop brutalement peut provoquer une dilatation gazeuse ou des fermentations intempestives [2] : comme toujours, la transition doit être progressive. Ces repères d'usage — combien, pour quel cheval, comment introduire — relèvent de l'article pratique jumeau ; le mécanisme, lui, est celui que nous venons de dérouler.

À retenir

  • Les fibres fermentescibles (pulpe de betterave, coques de soja, pulpe d'agrumes) sont riches en pectines et hémicelluloses très fermentescibles : ce qui compte, c'est la fermentescibilité, pas la teneur brute en fibres.
  • Non hydrolysées dans l'intestin grêle, elles ne provoquent pas de pic de glucose ; elles sont fermentées dans le caecum et le côlon en acides gras volatils (acétate, propionate, butyrate).
  • Ces AGV couvrent en moyenne 25 à 30 % des besoins énergétiques du cheval, jusqu'à environ 50 % en ration fibreuse [2]. Le propionate est glucogénique ; le butyrate nourrit la muqueuse colique.
  • À énergie quasi comparable (2,25 à 2,9 vs 3,2 à 3,8 Mcal/kg pour les céréales), les super-fibres apportent dix fois moins d'amidon et un index glycémique bas.
  • Le cheval reste moins efficace qu'un ruminant (65 à 75 %) pour digérer la fibre, et toutes les super-fibres ne fermentent pas au même endroit ni au même rythme.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  3. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
  4. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.