Se passer de l'aliment industriel complet, c'est reprendre la main sur ce que mange son cheval. Mais c'est aussi accepter une contrainte : un sac de granulés « complet » est déjà équilibré par un formulateur, alors qu'une ration composée à la maison ne l'est que si l'on suit une méthode. Cette méthode n'a rien de mystérieux. Elle tient dans une idée simple — partir du fourrage, puis combler ce qui manque — et dans une poignée de chiffres. Comprendre cette logique, c'est éviter les deux erreurs symétriques du « fait maison » : ne rien corriger, ou corriger n'importe comment.

Le fourrage n'est pas un accompagnement, c'est le socle

Commençons par renverser une intuition répandue. Dans une ration maison, le concentré n'est pas le plat principal auquel on ajoute du foin ; c'est l'inverse. Le fourrage — foin, herbe, enrubannage — constitue le fondement de toute ration équine. Les fourrages sont le fondement de la ration dans tous les programmes alimentaires équins, et un cheval doit en consommer au minimum 1 % de son poids vif par jour, soit plus de 5 kg pour un cheval de 500 kg [1]. Idéalement, le fourrage représente au moins la moitié de la ration en poids.

Pourquoi cette primauté ? D'abord parce que le tube digestif du cheval est bâti pour la fibre : un flux quasi continu de fourrage entretient la mastication, la salivation et la flore microbienne du gros intestin. Ensuite parce que, sur le plan strictement nutritionnel, un fourrage de qualité suffisante apporte déjà l'essentiel de deux postes coûteux : l'énergie et les protéines. C'est le point de départ de tout raisonnement de ration maison. On ne demande pas « quel concentré donner ? » mais « qu'apporte déjà mon fourrage, et que reste-t-il à combler ? ».

Le raisonnement, justement, suit un ordre. Il se décompose en sept étapes, que l'on peut résumer en quatre temps qui reviennent toujours : chiffrer le besoin, mesurer ce que le fourrage apporte, lire l'écart, puis corriger — et corriger seulement l'écart [2].

Les quatre temps de l'équilibrage d'une ration maison : chiffrer les besoins (énergie, protéines, minéraux), mesurer l'apport du fourrage, lire l'écart nutriment par nutriment, corriger l'écart avec sel, CMV et éventuellement une source d'énergie. D'après INRA-QUAE, « Alimentation des chevaux », et Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Chiffrer avant de servir : besoins, apports, écart

Un équilibre n'a de sens que par rapport à une cible. Cette cible, ce sont les besoins nutritionnels de l'animal, ou plus exactement les « apports alimentaires recommandés » publiés dans les tables. Ils se calculent d'abord selon le poids vif et le stade physiologique. Pour un cheval de selle de 500 kg à l'entretien, l'ordre de grandeur est d'environ 4,1 UFC (l'unité fourragère cheval, où 1 UFC vaut l'énergie d'un kilo d'orge) et de 296 g de MADC — les matières azotées digestibles, la façon française de compter les protéines réellement utilisables [2]. Les besoins d'entretien et de production s'additionnent : une jument en lactation cumule son entretien et ce qu'exige la fabrication du lait.

Vient ensuite le versant apports : que contient réellement le fourrage distribué ? C'est ici que le bât blesse le plus souvent dans le « fait maison ». La valeur d'un foin est extraordinairement variable — plus variable que n'importe quel autre produit agricole — et le facteur décisif est le stade de maturité de la plante à la récolte : un foin fauché tard, lignifié, ne sera jamais « rattrapé » par le stockage [1]. D'où une recommandation constante : faites analyser votre fourrage en laboratoire plutôt que de vous fier à une valeur de table [1][2]. Sans analyse, on raisonne sur des moyennes qui peuvent s'écarter fortement de la réalité du botte à botte.

Une fois besoins et apports posés, l'équilibrage devient une soustraction, poste par poste. On compare l'apport calculé à la recommandation pour chaque nutriment, et l'on note l'écart. Un exemple limpide : un cheval de 500 kg qui reçoit 10 kg de foin à 8 % de protéines brutes ingère 800 g de protéines par jour, à comparer aux 630 g recommandés — le compte y est, et au-delà [1]. Mais la protéine n'est qu'un des 22 paramètres à passer en revue, aux côtés de l'énergie, du rapport calcium/phosphore, du rapport fourrage/concentré, et de tous les minéraux et oligo-éléments. C'est la revue complète, pas un seul chiffre, qui révèle où sont les trous.

Ce que le fourrage règle presque tout seul

Bonne nouvelle : sur plusieurs postes, un fourrage correct en quantité suffisante fait déjà le travail. L'énergie, on l'a vu, est souvent couverte à l'entretien par 9 à 10 kg de foin. Les protéines aussi, dans bien des cas — un foin même modeste à 8 % de protéines dépasse le besoin d'un cheval au repos. Le potassium, lui, est carrément abondant : les fourrages en contiennent de 1 à 3 % de leur matière sèche, si bien que le besoin est facilement couvert par le fourrage chez un cheval à l'entretien recevant une ration à base d'herbe ou de foin [1].

C'est justement parce que le fourrage couvre l'essentiel de l'énergie et des protéines que le raisonnement maison est possible. Le concentré ne sert pas à « nourrir » au sens large : il sert à combler des manques précis. Et si le fourrage suffit sur l'énergie et l'azote, alors l'essentiel du travail restant se joue sur des postes qui pèsent peu en poids — moins de 5 % de la ration — mais dont l'absence se paie cher à long terme.

Ce qu'un bon foin couvre (énergie, protéines, potassium) et ce qu'il laisse presque toujours manquer (sodium, oligo-éléments, vitamines). La correction ciblée passe par le sel et un complément minéral-vitaminique. D'après Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., et INRA-QUAE.

Les deux trous constants : le sodium et les micronutriments

Si un déficit revient dans presque toutes les rations à base de fourrage, c'est celui du sodium. La raison est botanique : les fourrages sont très pauvres en sodium, souvent moins de 0,05 % de leur matière sèche. Résultat, la quantité de sodium apportée par une ration composée uniquement de fourrage reste souvent inférieure au besoin journalier estimé [1]. Un cheval de 500 kg à l'entretien a besoin d'environ 10 g de sodium, 40 g de chlore et 25 g de potassium par jour : le potassium et le chlore sont largement fournis par le foin, le sodium non.

C'est pourquoi il est d'usage de mettre du sel (chlorure de sodium, NaCl) à disposition en permanence, en bloc ou en granulé, ou d'en ajouter au concentré. Le sel de table contient 39 % de sodium et 61 % de chlore. Et le cheval sait, dans une large mesure, se servir seul : le sodium est le seul minéral pour lequel il possède un appétit clairement défini — laissé libre de sel, il en consomme généralement assez pour couvrir son besoin [3]. Attention toutefois : la consommation volontaire varie énormément d'un individu à l'autre et d'un jour à l'autre, ce qui invite à surveiller plutôt qu'à supposer.

Ce besoin de sel n'est pas figé : il grimpe avec le travail et la transpiration, car la sueur du cheval emporte sodium et chlore. Les tables donnent un besoin en sel qui passe d'environ 5 g pour 100 kg de poids vif à l'entretien jusqu'à 21 g pour 100 kg au travail très intense.

Besoin en sel (NaCl) par tranche de 100 kg de poids vif selon le niveau de travail : 5 g à l'entretien, jusqu'à 21 g au travail très intense. Pour un cheval de 500 kg, multiplier par cinq. Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., tableau 18.6 ; L. Lewis, Feeding and Care of the Horse.

Le second trou est plus insidieux, parce qu'il ne se voit pas. Les oligo-éléments (cuivre, zinc, sélénium, iode…) et certaines vitamines sont présents dans le fourrage en quantités faibles et surtout très variables selon les sols et les régions. Or ce sont précisément les nutriments dont la carence est la plus difficile à repérer : contrairement à un déficit d'énergie ou de protéines qui se lit sur l'état corporel, une carence en minéraux ou vitamines n'a rien d'évident et représente un vrai défi diagnostique [1]. Une règle devrait figurer au fronton de toute cuisine à ration : si la ration n'a pas été spécifiquement vérifiée et équilibrée pour les minéraux et les vitamines, elle est déficiente en plus d'un de ces nutriments [1]. Il est en effet rare qu'un cheval présente une carence isolée ; les manques vont par grappes.

D'où le recours quasi systématique à un complément minéral-vitaminique — que les Français appellent AMV (aliment minéral et vitaminique) et les anglophones ration balancer. Concrètement, c'est un aliment à faible dose journalière qui combine une source de protéines et les minéraux et vitamines, distribué en petite quantité (de l'ordre de 0,1 % du poids vif). C'est lui qui referme le trou des micronutriments que le fourrage laisse ouvert. Le sel trace-minéralisé peut y contribuer un peu, à faible coût, mais il ne remplace pas un CMV complet.

Ajouter de l'énergie : seulement si l'écart le demande

Reste le cas où le fourrage ne suffit plus à couvrir l'énergie — jument en lactation, cheval au travail soutenu, « mauvais faiseur » qui fond. Là seulement entre en jeu une source d'énergie complémentaire. Deux grandes options existent, chacune avec sa logique.

La première, ce sont les céréales (avoine, orge, maïs). Elles concentrent de l'amidon, donc de l'énergie rapidement disponible, mais imposent une règle de prudence : on ne dépasse pas 0,5 % du poids vif en concentré sec par repas, soit environ 2,5 kg pour un cheval de 500 kg, et il vaut mieux fractionner. Une ration trop chargée en amidon d'un coup déborde la capacité digestive de l'intestin grêle et déverse de l'amidon dans le gros intestin, avec un risque accru de coliques et de fourbure. D'où le principe du fractionnement, cœur de tout emploi raisonné des céréales.

La seconde option est la matière grasse : une huile végétale apporte plus de deux fois l'énergie d'un même poids de maïs (environ 9 contre 3,4 kcal par gramme) [1]. Ajouter de l'huile concentre donc l'énergie de la ration sans en augmenter le volume ni la charge en amidon — un atout quand il faut « remplir » un cheval sans l'alourdir en sucres. Un corollaire mérite d'être noté : dès qu'on introduit une source de protéines de qualité pour un cheval au travail, il faut souvent ajouter en parallèle un aliment riche en énergie et pauvre en azote, comme l'huile ou la paille, pour rééquilibrer le rapport entre énergie et protéines [2].

Les pièges du « fait maison » sans mesure

Toute la fragilité de la ration maison tient dans un mot : la mesure. Le premier piège est de croire qu'un fourrage « de bonne qualité » se passe d'analyse. Or la valeur d'un foin varie tellement, d'une parcelle et d'une année à l'autre, que raisonner sur une table sans jamais peser ni analyser revient à naviguer aux instruments éteints. Le second piège est de composer une ration trop complexe : tenez-vous-en à un à deux fourrages, une à deux sources d'énergie, une source de protéines et un AMV — au total quatre à six aliments, fourrages compris [2]. Au-delà, la ration devient difficile à distribuer correctement, coûteuse en temps, et l'équilibre théorique se perd dans l'approximation de la distribution.

Le troisième piège, le plus courant, est de corriger « au cas où » plutôt que de corriger l'écart mesuré. Empiler les compléments par précaution expose au risque inverse de la carence : l'excès. La toxicité des minéraux et vitamines est le plus souvent iatrogène, c'est-à-dire provoquée par une supplémentation excessive de la ration [1]. Autrement dit, un « fait maison » généreux mais aveugle peut faire autant de dégâts qu'un fourrage brut non corrigé. La discipline du raisonnement — on comble le trou, rien de plus — est aussi une protection.

Il faut enfin garder à l'esprit une limite honnête de l'exercice. Peu de praticiens ont besoin de savoir formuler une ration de bout en bout, et la formulation fine — biodisponibilité des nutriments, appétence, effets du procédé de fabrication — reste un savoir acquis par la formation et l'expérience [1]. Comprendre la logique de l'équilibre, comme le propose cet article, permet de conduire une ration maison saine et d'échanger utilement avec un professionnel ; pour un cas complexe — pathologie, croissance, haut niveau sportif —, l'appui d'un vétérinaire nutritionniste reste précieux.

Ce que cette logique change concrètement

Retenue jusqu'au bout, la démarche « fourrage d'abord » transforme la façon de composer une ration. On cesse de choisir un concentré par habitude pour partir d'une question de bon sens : de quoi mon cheval a-t-il besoin, qu'apporte déjà mon foin, et que manque-t-il précisément ? Dans l'immense majorité des cas, la réponse tient en peu de chose : un fourrage de qualité en quantité suffisante, du sel en libre accès, un complément minéral-vitaminique pour refermer le trou des oligo-éléments et vitamines, et — seulement si l'énergie manque — une céréale fractionnée ou un peu d'huile. Le tout en veillant au rapport calcium/phosphore, dont l'optimum se situe entre 1,5 et 2,0 [2].

C'est moins spectaculaire qu'un sac « performance » aux promesses colorées, mais c'est plus juste. Une ration maison bien raisonnée n'est pas une ration approximative : c'est une ration dont on connaît chaque brique et chaque raison.

À retenir

  • Dans une ration maison, le fourrage est le socle, pas l'accompagnement : au moins 1 % du poids vif par jour, et il couvre souvent déjà l'énergie, les protéines et le potassium.
  • L'équilibrage suit quatre temps : chiffrer les besoins, mesurer l'apport du fourrage, lire l'écart nutriment par nutriment, corriger l'écart — et lui seul.
  • Deux trous reviennent presque toujours : le sodium (foin très pauvre, < 0,05 %) que l'on comble avec du sel, et les oligo-éléments/vitamines que l'on comble avec un complément minéral-vitaminique (CMV/AMV).
  • Une source d'énergie (céréale fractionnée ou huile) ne s'ajoute que si l'écart d'énergie l'exige, en respectant les plafonds par repas.
  • Sans analyse du fourrage ni calcul, le « fait maison » verse dans l'un des deux excès : ne rien corriger, ou surdoser « au cas où ». La mesure est la clé.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  3. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.