Un pré n'est pas un buffet immobile : c'est un écosystème vivant, façonné autant par la bouche du cheval que par la main de l'éleveur. Pourquoi certaines parcelles se couvrent de touffes hautes délaissées quand d'autres finissent tondues à ras ? Pourquoi une même herbe peut être un délice le matin et un piège l'après-midi ? Cet article détaille la mécanique d'une prairie équine — les espèces qui la composent, la manière très particulière dont le cheval la broute, et les cycles qui gouvernent sa valeur nutritive.

Une prairie, c'est d'abord un assemblage d'espèces

Sous le mot « herbe » se cachent trois grandes familles végétales aux rôles distincts. Les graminées (ou Poacées) forment la charpente du couvert : ce sont des plantes à une seule feuille embryonnaire (monocotylédones), à nervures parallèles et racines fasciculées, qui tolèrent l'humidité, le froid et les sols pauvres mieux que les autres, et persistent avec peu d'entretien [2]. Les légumineuses (ou Fabacées — trèfles, luzerne, lotier) sont des dicotylédones qui hébergent dans leurs racines des bactéries capables de fixer l'azote de l'air : elles fabriquent leurs propres protéines et fertilisent le sol. Enfin, les plantes diverses (ou « adventices ») regroupent tout le reste, du meilleur (certaines herbes appétentes) au pire (les indésirables).

À quoi ressemble une bonne prairie « type » ? La composition floristique moyenne d'une prairie naturelle de Normandie est bien décrite : 50 à 60 % de graminées (fétuques, pâturins, ray-grass, agrostis, dactyle, houlque, vulpin), 10 à 15 % de légumineuses (surtout trèfle blanc), et 20 à 35 % de plantes diverses [1]. Une prairie semée temporaire vise un mélange plus resserré : par exemple 35–40 % de ray-grass anglais, 20–25 % de fétuque des prés, 10–15 % de fétuque rouge, de pâturin des prés et de fléole, et 5–8 % de trèfle blanc. La proportion de trèfle et de « diverses » est un bon révélateur : elle dépend directement de la qualité de la gestion.

Composition floristique moyenne d'une bonne prairie naturelle de Normandie : 50 à 60 % de graminées, 10 à 15 % de légumineuses (surtout trèfle blanc) et 20 à 35 % de plantes diverses (Alimentation des chevaux, QUAE, 2012).

Graminées et légumineuses : deux stratégies, deux profils nutritionnels

Toutes les graminées ne se valent pas, et c'est le premier levier de composition d'une prairie. Le ray-grass anglais (Lolium perenne) est une espèce à haute valeur, riche en énergie, sélectionnée à l'origine pour la vache laitière ; les graminées de prairie comme la fléole (timothy), les fétuques et le dactyle (cocksfoot) sont plus pauvres dans l'ensemble des nutriments [3]. L'écart se lit aussi sur la protéine, comme le montre le graphique ci-dessous.

Les légumineuses, elles, rehaussent la valeur du fourrage. Dans de bonnes conditions, et surtout dans leurs feuilles, elles sont un peu plus énergétiques et nettement plus riches en protéines, en lysine (l'acide aminé souvent limitant) et en calcium, tout en étant plus pauvres en fibres (NDF, ADF) et en phosphore que les graminées [2]. Comme elles se « fertilisent » elles-mêmes par fixation d'azote et poussent quand certaines graminées marquent le pas, semer du trèfle blanc dans un couvert de graminées rend la prairie à la fois plus nourrissante et plus durable. Les chevaux à besoins élevés (croissance, lactation) en tirent le meilleur parti ; pour un cheval d'entretien, un excès de légumineuses apporte plus d'énergie et de protéines que nécessaire.

Une distinction physiologique éclaire tout le reste : les graminées de saison fraîche, dites plantes en C3 (elles fixent le CO₂ en une molécule à trois carbones), stockent leur énergie de réserve sous forme de fructanes dans les tiges ; les graminées de saison chaude (plantes en C4) et les légumineuses stockent plutôt de l'amidon dans les feuilles. Or les fructanes ont un goût plus sucré : les graminées en C3 sont donc jugées plus appétentes et poussent le cheval à la surconsommation, davantage que les plantes en C4 [2]. Nous y revenons plus loin, car c'est le nœud du risque métabolique.

Le cheval, un brouteur pas comme les autres

Pour comprendre l'usure d'une prairie équine, il faut regarder dans la bouche du cheval. Contrairement à la vache — qui n'a pas d'incisives supérieures et enroule l'herbe avec sa langue —, le cheval possède des incisives en haut et en bas, ce qui lui permet de cisailler l'herbe et de brouter très ras [5]. Sa lèvre supérieure, forte et mobile, trie et place les brins entre les dents. Des dents saines réduisent l'herbe à des particules de moins de 1,6 mm avant déglutition, au prix d'une mastication intense : le cheval mâche plus longuement que le mouton et a donc besoin de plages de pâturage plus longues.

Cette capacité à tondre au ras du sol a un revers agronomique. Le cheval épuise les plantes les plus productives et retarde leur repousse, menaçant l'équilibre de la flore ; sur sol humide et argileux, son pied lourd dégrade en plus le couvert [6]. Autre particularité, héritée de son évolution : le cheval s'est adapté à l'abondance en devenant « gaspilleur ». Il compense une digestion médiocre par une surconsommation — quitte à produire plus de crottins — là où le ruminant, plus économe, réduit son ingestion sur prairie pauvre. Résultat paradoxal : le cheval valorise mieux qu'une vache un pâturage maigre de montagne, mais dévaste plus vite un bon pré s'il n'est pas géré.

Roughs et lawns : pourquoi le cheval découpe son pré en mosaïque

Placez des chevaux sur une parcelle continue et, en quelques semaines, elle se scinde en deux : des zones tondues à ras (les « lawns », ou gazons), broutées et rebroutées, et des zones hautes et délaissées (les « roughs », ou refus). Ce n'est pas un caprice. La plupart des chevaux adultes évitent de brouter à proximité de leurs crottins [2][6]. Nuance importante : le cheval évite l'herbe souillée par ses crottins, mais pas les zones arrosées par son urine [6]. Cet évitement des « latrines » a une logique sanitaire — limiter la réingestion des larves de parasites —, mais il piège la prairie : les crottins fertilisent ces refus, qui poussent dru, montent en graine… et restent boudés.

Pendant ce temps, les « lawns » subissent le sort inverse. Le cheval y revient sans cesse chercher les jeunes repousses tendres, si bien que les plantes appétentes finissent surexploitées, s'épuisent et meurent, laissant place aux adventices. On obtient une prairie en damier : surpâturée par endroits, gaspillée ailleurs. Ce comportement de pâturage sélectif par taches (« spot grazing ») explique pourquoi les chevaux, à surface égale, dégradent plus une pâture que des bovins, qui broutent de façon plus aléatoire. Chevaux et bovins partagent d'ailleurs environ 77 % de leurs choix de fourrage [2], et les ruminants, eux, broutent volontiers autour des crottins de cheval : d'où l'intérêt du pâturage mixte pour « nettoyer » les refus.

Sucres et fructanes : la face cachée de l'appétence

C'est peut-être le point le plus contre-intuitif : l'herbe la plus verte n'est pas toujours la plus sûre. Les fructanes, ces polymères de fructose que les graminées en C3 stockent comme réserve, ne sont pas digérés par les enzymes de l'intestin grêle : ils filent vers le gros intestin où ils fermentent très vite. Cette fermentation brutale peut contribuer à l'accumulation d'endotoxines et de monoamines associées à la fourbure [4].

Or la teneur en sucres solubles de l'herbe n'est pas fixe : elle fluctue au fil de la journée. Sur certaines graminées, la fraction soluble passe de 8 % à 17 % au cours d'une journée ensoleillée et douce d'automne [4]. Le mécanisme est limpide : la photosynthèse fabrique des sucres le jour ; la nuit, la plante les consomme pour croître — sauf quand une nuit froide bloque cette croissance. Les journées chaudes et ensoleillées suivies de nuits gelées produisent donc les plus fortes concentrations en glucides non structuraux (NSC). Ces derniers peuvent dépasser 20 % de la matière sèche d'un foin de graminée. Rappelons la logique de fond : les graminées accumulent surtout fructanes et sucres solubles, les légumineuses plutôt de l'amidon insoluble.

Sur une journée ensoleillée et douce d'automne, la fraction soluble de certaines graminées passe d'environ 8 % à l'aube à 17 % l'après-midi : la photosynthèse fabrique du sucre le jour, la plante le brûle la nuit (Ralston, 2007).

Une nuance de taille : malgré ces variations spectaculaires, la plupart des poneys non insulino-résistants qui pâturent régulièrement, même au printemps ou en fin d'automne, ne sont pas affectés [4]. Le risque concerne d'abord les individus prédisposés (syndrome métabolique, antécédents de fourbure). C'est aussi une limite de nos connaissances : mesurer les NSC exacts ingérés au pré reste difficile, car la valeur d'un échantillon dépend de l'heure, de la météo et de la hauteur broutée.

Le cycle de l'herbe et la maturité : pourquoi un pré jeune nourrit mieux

Une prairie vit au rythme des saisons. La pousse est explosive au printemps, ralentit en été, puis repart en fin de saison avant de céder à la sénescence automnale et hivernale [1]. Cette courbe commande toute la conduite : au printemps, la croissance déborde l'appétit des chevaux, réservez donc 30 à 50 % de la surface à la fauche (foin, ensilage), dont les repousses seront pâturées en été quand l'herbe manque.

Surtout, la valeur nutritive chute avec la maturité de la plante. En vieillissant, la graminée fabrique des tiges pour porter ses épis : la proportion de paroi cellulaire et de lignine (une substance qui rend la fibre quasi indigestible) augmente, tandis que la part de feuille — la plus nourrissante — diminue. Le contraste est saisissant chez la fléole : la tige peut atteindre 72 % de NDF (fibre) pour seulement 5,8 % de protéines, quand la feuille n'affiche que 49 % de NDF pour 18 % de protéines [3]. C'est pourquoi une herbe jeune et feuillue est digérée à 80–90 %, contre moins de 50 % pour une herbe mûre et tigeuse. La digestibilité moyenne tourne autour de 0,8 pour les graminées et 0,7 pour les légumineuses, avec une baisse d'abord lente puis rapide après la montaison [6]. La leçon est double : brouter au bon stade (herbe jeune) et ne pas laisser vieillir les refus.

Chez la fléole, la feuille jeune et la tige mûre s'opposent terme à terme : la feuille affiche 49 % de NDF (fibre) pour 18 % de protéines, la tige 72 % de NDF pour seulement 5,8 % de protéines (Collins, 1988, cité dans Evidence-based Equine Nutrition).

Plantes indésirables et toxiques : le revers du couvert

Une bonne prairie se juge aussi à ce qu'elle ne contient pas. Les indésirables — chardons, rumex, ronces, orties — sont le plus souvent le symptôme d'une mauvaise gestion (sur- ou sous-pâturage), et une flore appauvrie signale un couvert à reprendre en main [1]. Certaines plantes toxiques posent un problème spécifique au pré. La fétuque élevée est un excellent fourrage, mais la variété dominante aux États-Unis (Kentucky-31, environ 35 millions d'hectares) est le plus souvent infectée par un champignon endophyte, Neotyphodium coenophialum, qui produit des alcaloïdes de l'ergot : ceux-ci provoquent gestations prolongées, poulinages difficiles et absence de lait chez les juments qui pâturent en fin de gestation [2]. D'autres exemples : les graminées du genre Panicum renferment des saponines toxiques pour le foie, et les sorghos (dont l'herbe de Johnson) des glycosides cyanogènes. Enfin, le cheval évite en général les plantes vénéneuses tant qu'il a mieux à brouter — mais en cas de surpâturage ou de sécheresse, faute d'alternative, il peut s'y résoudre [7].

Ce que cela change pour composer et entretenir sa prairie

Le fil rouge est clair : une bonne prairie équine se compose (le bon mélange d'espèces) puis se défend contre le comportement même du cheval. Concrètement, quelques principes s'imposent. Visez un mélange graminées–légumineuses plutôt qu'un peuplement pur, pour la valeur nutritive comme pour la durabilité. Respectez des hauteurs d'exploitation : entrez les chevaux au printemps quand l'herbe atteint 7–8 cm [1], et ne descendez pas sous les seuils minimaux de chaque espèce — pâturer une graminée trop ras raccourcit ses racines et ralentit durablement la repousse [2]. Faites tourner les parcelles pour casser le spot grazing et laisser les plantes reconstituer leurs réserves : sur deux lots de huit yearlings sur 5,2 ha de luzerne, la subdivision a offert 37 jours de pâturage contre 25 en continu, et une croissance 2,6 fois supérieure [2] — un effectif modeste, à interpréter avec prudence, mais spectaculaire. Enfin, fauchez les refus après le passage des animaux, broyez les crottins pour homogénéiser la fertilité, et envisagez le pâturage mixte avec des bovins pour nettoyer les roughs. La charge conseillée tourne autour de 2 chevaux/ha sur bonne prairie de plaine [1], ou environ 0,8 ha par cheval en climat tempéré [2]. L'herbe ne couvre pas tous les besoins minéraux : une complémentation reste nécessaire.

À retenir

  • Une bonne prairie équine est un mélange équilibré : ~50–60 % de graminées, 10–15 % de légumineuses (trèfle), le reste en plantes diverses [1].
  • Graminées et légumineuses ont des profils complémentaires : les légumineuses apportent plus de protéines, de lysine et de calcium, et fixent l'azote du sol.
  • Le cheval broute très ras (incisives hautes et basses) et évite ses latrines : il crée une mosaïque de zones tondues (lawns) et de refus hauts (roughs).
  • La teneur en sucres solubles varie de 8 % à 17 % en une journée ; les fructanes des graminées en C3, non digérés dans l'intestin grêle, peuvent nourrir le risque de fourbure — surtout chez les chevaux prédisposés.
  • La valeur nutritive s'effondre avec la maturité : feuille jeune (18 % de protéines) contre tige mûre (5,8 %). Rotation, hauteurs d'exploitation et fauche des refus entretiennent le couvert.

Sources

  1. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  4. Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
  5. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.
  6. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  7. Horse Owner's Guide to Toxic Plants, A. P. Knight & R. G. Walter, 2001.