Le tourteau de soja domine les rations parce qu'il combine un taux de protéines élevé et un excellent équilibre en acides aminés. À côté de lui, deux autres tourteaux d'oléagineux affichent des taux de protéines tout aussi flatteurs : le colza et le coton. Pourtant, ni l'un ni l'autre ne s'utilise sans précaution. Le colza traîne un héritage de composés goitrigènes, les glucosinolates ; le coton renferme un pigment toxique, le gossypol. Comprendre pourquoi ces deux « facteurs antinutritionnels » limitent leur emploi — et comment la sélection variétale et la transformation les maîtrisent en partie — éclaire une règle simple : un bon taux de protéines brut ne suffit jamais à juger un aliment.

Deux sous-produits de trituration, deux profils protéiques

Un tourteau est ce qui reste de la graine oléagineuse une fois l'huile extraite. Comme l'huile est surtout de l'énergie, le résidu se retrouve concentré en protéines : c'est ce qui fait des tourteaux les principales sources protéiques végétales des rations, aux côtés du soja, du tournesol et des concentrats de protéines de céréales (drèches, gluten) titrant 20 % de protéines ou plus [1].

Le tourteau de colza est issu de la graine de Brassica napus et B. campestris, une oléagineuse cultivée dans les zones tempérées froides — Canada, Europe du Nord, Asie — là où la plupart des autres oléagineux ne prospèrent pas [2]. Son taux de protéines s'échelonne de 35 à 44 %, avec une teneur en lysine de 2,3 à 2,5 % [1][2]. Fait notable, le tourteau de colza contient davantage de calcium, de phosphore, de magnésium, de manganèse, de sélénium et d'acides aminés soufrés que le tourteau de soja, et seulement un peu moins de lysine [2]. Sa protéine est digérée à 81-83 % chez plusieurs espèces animales, contre 85 à 90 % pour le soja. Il est par ailleurs riche en pectine (14,5 %), pauvre en mono- et disaccharides, et ne contient pas d'amidon [2]. Sur le papier, un profil séduisant.

Le tourteau de coton, lui, est un sous-produit de l'extraction d'huile des graines de cotonnier (Gossypium spp.), elles-mêmes issues de la filière textile [2]. Selon la quantité de coques éliminées, le transformateur ajuste le taux de protéines à la valeur voulue — le plus souvent 36, 41, 44 ou 48 %. Le tourteau de coton à 41 % titre autour de 45 % de protéines mais seulement 1,8 % de lysine [1][2]. Il est réputé plus appétent que le soja pour la plupart des chevaux, mais de qualité protéique inférieure, précisément à cause de ce déficit en lysine [2].

Carte d'identité comparée : à taux de protéines proche, le colza et le coton se distinguent par la lysine et surtout par le facteur antinutritionnel dominant. Sources : Equine Clinical Nutrition (2ᵉ éd.), tables de composition ; L. D. Lewis, Feeding and Care of the Horse, Table 4-7.

Le colza : un profil solide miné par les glucosinolates

Toute la difficulté du colza tient à deux composés que la graine renferme naturellement : les glucosinolates et l'acide érucique. Les deux sont à la fois toxiques et peu appétents [2]. Ce sont les glucosinolates qui posent le problème nutritionnel de fond, car ce sont des précurseurs de substances goitrigènes — c'est-à-dire capables de provoquer un goitre, un gonflement de la glande thyroïde.

Le mécanisme mérite d'être décomposé, car il explique pourquoi la simple présence de glucosinolates ne condamne pas l'aliment. Les glucosinolates sont non toxiques tant qu'ils ne sont pas hydrolysés [2]. Leur clivage est l'œuvre d'une enzyme, la myrosinase, elle aussi présente dans la graine — mais physiquement séparée des glucosinolates tant que la graine reste intacte. L'hydrolyse ne démarre donc que si la graine est endommagée. Or la trituration endommage la graine ; heureusement, la cuisson qui accompagne la transformation détruit une grande part de la myrosinase [2]. C'est à l'hydrolyse que se libèrent les composés goitrigènes libres (aglycones), et ce sont eux qui déclenchent les goitres. Ils n'apparaissent pas dans le lait, mais abaissent sa concentration en iode : un jeune allaité par une mère consommant ces composés peut développer un goitre — que l'on prévient ou traite en augmentant l'apport d'iode [2].

Deux leviers réduisent donc la menace : la transformation (cuisson) et surtout la sélection variétale. Car la teneur en glucosinolates varie du simple au décuple selon la variété ou le cultivar de colza [2]. L'histoire est éclairante. Historiquement riche en glucosinolates et en acide érucique, le colza a fait l'objet, dès les années 1970, de la sélection de variétés « double zéro » — pauvres à la fois en acide érucique et en glucosinolates (variétés Tower, Duo, Candle, Regent…). Le nom « canola » a été adopté au Canada en 1979 pour désigner ces variétés « double bas » [2]. Attention toutefois : des variétés riches en acide érucique (dites HEAR) restent produites à des fins industrielles, et elles sont aussi riches en glucosinolates ; le marché propose donc les deux profils, du plus sûr (canola) au plus chargé [2].

Ce détour par la génétique change tout pour le cheval. Les glucosinolates peuvent causer un goitre [1], et le tourteau de colza figure parmi les aliments à facteurs antithyroïdiens, aux côtés des choux et de la navette, avec un risque supplémentaire lié aux nitriles à haute dose [3]. Mais deux études n'ont montré aucune différence entre poulains sevrés ou yearlings recevant une ration contenant 15 % de tourteau de canola ou 15 % de tourteau de soja : tous sont restés en excellent état et en bonne santé, sans anomalie [2]. Il n'existe d'ailleurs pas de preuve que le tourteau de canola soit goitrigène, au moins chez les bovins et les porcs. Autrement dit, c'est le type de colza qui décide : le canola et les tourteaux pauvres en glucosinolates sont d'excellentes sources protéiques, adéquates comme seul complément azoté du jeune en croissance, et équivalentes au soja pour le cheval [2].

Cette nuance a d'autant plus de poids que le cheval est, parmi tous les animaux, l'espèce la plus sensible à l'iode : au-delà de 4 mg/kg de matière sèche, un excès d'iode peut lui-même provoquer un goitre, ce qui a conduit la réglementation européenne à plafonner la teneur alimentaire à cette valeur [3]. La thyroïde équine se trouve donc prise en tenaille : trop peu d'iode, un excès d'iode, ou des facteurs antithyroïdiens comme les glucosinolates hydrolysés peuvent tous concourir au même résultat visible, le goitre. Le fœtus est le plus exposé, sa thyroïde exigeant en fin de gestation quatre à cinq fois plus d'iode que celle de la mère [3].

Le coton : le gossypol, et surtout le gossypol libre

Le tourteau de coton pose un problème d'une autre nature. Sa préoccupation majeure n'est pas la thyroïde mais une toxicité générale, la gossypolose, due au gossypol, un pigment phénolique logé dans les glandes pigmentaires de la graine de cotonnier [2]. Toxique pour certains animaux, le gossypol s'y trouve en quantité variable selon les conditions de culture (davantage par temps froid et humide) et la variété [2].

Le point de mécanisme décisif est la distinction entre gossypol libre et gossypol lié. Seul le gossypol libre est absorbé depuis le tube digestif et responsable de la toxicité ; le gossypol lié aux protéines, lui, n'est pas absorbé [2]. Cette distinction commande tout. Les graines non transformées sont plus toxiques que le tourteau, car dans la graine brute la totalité du gossypol est sous forme libre. Lors de la transformation, jusqu'à 65 % du gossypol de la graine se complexe aux protéines, ce qui le rend indisponible [2]. La cuisson qui accompagne le procédé détoxifie donc en bonne partie l'aliment ; certains sels le neutralisent aussi. À l'inverse, le tourteau obtenu par extraction au solvant — aujourd'hui la forme la plus courante — reste plus chargé en gossypol que le tourteau pressé mécaniquement [2].

Résultat : la teneur en gossypol libre est extraordinairement variable. Elle va de 0 à 2 % (soit 20 000 mg/kg) dans les graines, et de 0 à plus de 0,6 % (6 000 mg/kg) dans le tourteau [2]. C'est pourquoi le tourteau de coton doit impérativement être pauvre en gossypol [1] : sans analyse, impossible de savoir dans quelle fourchette on se situe.

Une fois absorbé, le gossypol libre gagne surtout le foie et le rein. Sa toxicité tiendrait à sa liaison au fer et aux acides aminés, et à son inhibition de la libération d'oxygène par les globules rouges et de plusieurs enzymes, notamment celles de la production d'énergie [2]. Sa fixation du fer engendre des signes évoquant une carence martiale — d'où l'idée d'atténuer la toxicité en augmentant les apports de fer et de protéines. Cliniquement, l'intoxication se traduit par deux tableaux, avec un œdème pulmonaire fréquent dans les deux : soit une mort subite sans signe préalable, soit une difficulté respiratoire chronique avec insuffisance cardiaque congestive, mauvais état général, faiblesse, diarrhée. Le gossypol réduit aussi la fertilité des mâles comme des femelles, parfois sans autre signe clinique — chez l'homme, 20 mg de gossypol par jour suffisent à altérer la fertilité [2].

Pourquoi la sensibilité dépend de l'espèce et de l'âge

Ce qui rend le gossypol difficile à cadrer, c'est que la marge de sécurité n'est pas la même d'un animal à l'autre. La susceptibilité varie avec l'espèce et l'âge [2]. Les ruminants adultes sont les plus résistants — parce qu'une grande part du gossypol ingéré se lie aux protéines dans le rumen et devient indisponible. Viennent ensuite les chevaux. À l'opposé, porcs, chiens, chats, lapins, rats, volailles et jeunes ruminants sont nettement sensibles. Et, règle transversale : plus l'animal est jeune, plus il est vulnérable [2].

Les repères chiffrés illustrent l'écart. Chez le chien et le chat, des doses orales répétées aussi faibles que 10 mg/kg (0,001 % du régime) suffisent à provoquer des troubles. Chez le jeune porc et le veau, le maximum recommandé est de 100 à 150 mg/kg ; 200 mg/kg ralentissent la croissance ; 0,03 % (300 mg/kg) tuent la moitié des porcelets et des veaux en un à trois mois. À l'autre bout, un ruminant adulte tolère jusqu'à 0,20 % (2 000 mg/kg) de gossypol libre sans effet apparent [2]. Le cheval se situe entre les deux, plus près du ruminant que du jeune monogastrique : des jeunes chevaux de 3 à 9 mois ont reçu des régimes titrant 0,030 % (300 mg/kg) de gossypol libre pendant 56 à 112 jours sans effet détecté. Par prudence, ne dépassez pas franchement 300 mg/kg chez le jeune cheval ; la limite sûre du cheval adulte, mal connue, dépasse probablement 0,1 % (1 000 mg/kg) [2].

Il faut garder la tête froide sur le risque réel. La gossypolose n'a jamais été formellement rapportée chez le cheval, mais elle est rarement observée faute d'exposition, et surviendrait vraisemblablement si l'ingestion était suffisante — les effets étant identiques chez les quatre espèces où ils sont documentés (porc, bovin, agneau, rat) [2]. C'est là toute la limite des données disponibles : le seuil du cheval est extrapolé d'autres espèces, non établi directement.

Marge de sécurité pour le gossypol libre : teneur du régime total tolérée sans effet apparent, selon l'espèce et l'âge. L'écart va de 1 à 200 entre le chien et le ruminant adulte ; le cheval se place près du ruminant. Source : L. D. Lewis, Feeding and Care of the Horse, chap. 19 (empoisonnement par le gossypol).

Le second handicap du coton : un déficit en lysine

Au-delà du gossypol, le tourteau de coton souffre d'un déséquilibre en acides aminés. La lysine est le premier acide aminé limitant chez le cheval en croissance, c'est-à-dire le plus susceptible de manquer par rapport à la demande [1]. Or le tourteau de coton n'en fournit que 1,8 %, contre 3,2 % pour le soja [2]. Chez un cheval adulte, cela n'a pas d'importance ; mais comme complément azoté d'un jeune en croissance, il apporte trop peu de lysine, ce qui ralentit la croissance — à moins de distribuer plus de protéines que nécessaire [2].

Une étude ancienne le démontre nettement. Trois rations de même taux protéique total ont été comparées, où le complément azoté était du tourteau de soja, du tourteau de coton, ou du tourteau de coton enrichi en lysine. Avec le soja (lysine du régime : 0,65 %), le gain était de 1,23 lb/jour pour un indice de consommation de 12,2. Avec le coton non complémenté (lysine tombée à 0,49 %), le gain chutait à 1,01 lb/jour et l'indice se dégradait à 15,5 — plus d'aliment pour moins de croissance. Avec le coton enrichi en lysine (retour à 0,65 %), le gain remontait à 1,23 lb/jour et l'indice à 12,3, à égalité avec le soja [2]. La leçon est limpide : ce n'est pas le taux de protéines qui limite, c'est la lysine.

Trois rations de même taux protéique total : le tourteau de coton bride la croissance du jeune cheval par manque de lysine, mais l'enrichissement en lysine restaure un gain égal à celui du soja. Source : L. D. Lewis, Feeding and Care of the Horse, Table 1-5 (soja vs coton vs coton + lysine).

Ce que cela change en pratique

Ces mécanismes se traduisent par quelques repères concrets. Pour le colza, l'enjeu se joue à l'achat de la variété : un tourteau de canola ou de colza « double bas » (00), pauvre en glucosinolates, est une source protéique de qualité, équivalente au soja et adéquate même pour le jeune en croissance ; un tourteau issu de colza riche en glucosinolates expose au goitre, d'autant que le cheval est l'espèce la plus sensible aux déséquilibres iodés [2][3]. Pour le coton, ne l'employez que si vous connaissez sa teneur en gossypol libre, par analyse ou par le fournisseur, et restez sous les seuils de sécurité — ne le donnez donc pas par défaut, surtout aux jeunes, aux reproducteurs et aux femelles gestantes. Le déficit en lysine se corrige par un apport ciblé ou un complément mieux pourvu. Enfin, la toxicité du gossypol s'atténue par le fourrage — surtout la luzerne, riche en protéines et en calcium — et par le fer (sulfate ferreux, 1 à 4 fois la quantité de gossypol libre) : fer, calcium et protéines réduisent tous son absorption [2].

Ces conseils restent prudents pour une raison de fond : les seuils du cheval sont extrapolés d'autres espèces, et aucune intoxication au gossypol n'a été formellement décrite chez lui. La nuance n'affaiblit pas la règle, elle la fonde : à taux de protéines égal, ce sont les facteurs antinutritionnels et l'équilibre en acides aminés qui départagent deux tourteaux.

À retenir

  • Colza et coton sont deux tourteaux protéiques (35-44 % et ~45 % de protéines) mais chacun porte un frein propre : glucosinolates goitrigènes pour le colza, gossypol toxique pour le coton.
  • Les glucosinolates ne deviennent goitrigènes qu'une fois hydrolysés ; la sélection de variétés « 00 » / canola (pauvres en glucosinolates) et la cuisson réduisent fortement le risque — le canola équivaut alors au soja pour le cheval.
  • Seul le gossypol libre est toxique ; la transformation en lie jusqu'à 65 % aux protéines, mais sa teneur reste très variable (0 à 6 000 mg/kg dans le tourteau) — d'où l'exigence d'un produit à faible gossypol.
  • La sensibilité au gossypol dépend de l'espèce et de l'âge : le cheval est assez résistant (proche du ruminant), mais le jeune l'est beaucoup moins ; les seuils équins sont extrapolés, jamais établis directement.
  • Le tourteau de coton est pauvre en lysine (1,8 % contre 3,2 % pour le soja) : chez le jeune en croissance, il bride le gain tant que la lysine n'est pas complétée.

Sources

  1. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  2. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.