Entre le foin sec qui poudroie et les grosses balles d'enrubannage réservées aux ruminants, une catégorie discrète a trouvé sa place dans les box : le fourrage haché, légèrement humidifié, ensaché et laissé fermenter. Le « chaffhaye » en est le représentant le plus connu. Ni tout à fait du foin, ni tout à fait de l'ensilage, ce fourrage joue sur un seul curseur — la teneur en eau — pour offrir un aliment peu poussiéreux et appétent. Mais ce même curseur, mal réglé, ouvre la porte à des fermentations ratées et à des risques bien réels. Voyons ce qui se passe réellement dans le sac.

Un fourrage qui se définit par son eau

Pour comprendre où se situe le chaffhaye, il faut d'abord se rappeler ce qui distingue les grandes formes de fourrage conservé. La ligne de partage n'est pas la plante, ni même la coupe : c'est la matière sèche (MS), c'est-à-dire ce qui reste quand on a retiré toute l'eau.

Les définitions techniques sont nettes. Le foin est un fourrage conservé par séchage jusqu'à une matière sèche supérieure à 85 % — autrement dit moins de 15 % d'eau. L'enrubannage (« haylage » des Britanniques) est conservé non pas en séchant, mais en excluant l'air, avec une matière sèche d'au moins 50 %. L'ensilage (« silage »), lui, est conservé par fermentation et acidification à une matière sèche inférieure à 50 % — c'est le plus humide des trois. À titre de repère, foin et grains contiennent environ 10 % d'eau, tandis qu'ensilage et enrubannage tournent souvent autour de 70 % d'humidité.

Le chaffhaye s'insère précisément dans cet intervalle. C'est un fourrage — le plus souvent de la luzerne ou une graminée — haché (« chaff » désigne le fourrage haché court), légèrement réhumidifié, puis ensaché et scellé pour laisser une fermentation s'installer. Il est plus humide qu'un foin sec, mais reste plus sec qu'un ensilage franc : c'est un fourrage de transition, à mi-chemin du foin et de l'enrubannage. Aucune valeur de matière sèche propre n'est établie pour ce produit de marque ; sa position exacte sur l'échelle reste donc qualitative. Le mécanisme qui le conserve, en revanche, est parfaitement documenté sous les termes d'enrubannage et d'ensilage, et c'est lui qui compte.

Échelle de matière sèche des fourrages conservés, du plus sec (foin, MS > 85 %) au plus humide (ensilage, MS < 50 %), avec la position intermédiaire — non chiffrée dans les sources — du chaffhaye. Seuils définitionnels d'après Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

Cette histoire d'eau n'est pas un détail de classement. Elle commande directement la conservation. Un fourrage récolté humide et laissé tel quel se dégrade en quelques jours : moisit, chauffe, pourrit. Trois voies seulement permettent de le stabiliser : le sécher (foin), le traiter à l'acide, ou l'ensiler sous conditions anaérobies. Le chaffhaye emprunte la troisième voie — mais à un taux d'humidité modéré, ce qui le rapproche du foin dans l'assiette tout en le conservant comme un enrubannage.

La fermentation lactique, ou conserver sans sécher

Comment un fourrage humide, qui devrait pourrir, se garde-t-il des mois dans un simple sac ? La réponse tient dans une bascule microbienne que le cheval connaît bien, puisqu'elle se produit aussi dans son propre gros intestin.

Quand on scelle le fourrage haché humide dans un sac étanche, on prive le milieu d'oxygène. Or les micro-organismes qui font pourrir un aliment — moisissures, levures et bactéries dites aérobies — ont besoin d'air pour vivre. En conditions anaérobies, ils meurent. Le terrain est alors libre pour des micro-organismes anaérobies déjà présents sur la plante, qui se mettent à fermenter les glucides solubles du fourrage. Ils en tirent de l'acide lactique et des acides gras volatils — les acides propionique, acétique et butyrique, exactement ceux que produisent le rumen du bovin et le cæcum-côlon du cheval.

Ces acides sont l'arme de conservation. À mesure qu'ils s'accumulent, ils acidifient le fourrage. Or l'acidité inhibe la croissance microbienne : arrivée à un certain point, elle stoppe la fermentation elle-même et fige l'aliment dans un état stable. Le processus demande plusieurs semaines ; en pratique, un enrubannage se donne au cheval au bout de deux à trois semaines. Passé ce délai, tant que l'anaérobiose est maintenue, le fourrage se conserve — potentiellement des années.

Le mécanisme de la conservation par fermentation lactique : l'exclusion de l'air tue les germes d'altération, les bactéries lactiques transforment les sucres en acides, le pH chute et fige le fourrage. Source : Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis.

Tout l'équilibre repose sur ce point d'acidité. Un fourrage fermenté de bonne qualité présente une odeur acide, propre et agréable, un goût franc — ni amer ni piquant —, aucune moisissure visible, une couleur et une humidité uniformes, verte à brunâtre. Son pH se situe entre 3,5 et 5,0. C'est le signe que la fermentation lactique a bien fait son travail. À l'inverse, une teinte brun tabac, caramélisée ou brûlée trahit un échauffement excessif ; une couleur noire signe la pourriture.

Et c'est ici que le contenant devient critique. Si trop d'air atteint le fourrage — parce que l'humidité n'était pas la bonne, parce qu'il a été mal tassé, ou parce que le sac est percé — les levures, moisissures et bactéries reprennent vie à l'ouverture, la chaleur monte, et l'altération s'installe. Le procédé « Horsehage », mis au point en Angleterre, consiste précisément à emballer sous vide le fourrage humide dans un plastique épais et scellé. La règle qui l'accompagne est instructive : chaque balle doit être inspectée, et si le plastique est perforé, ou si le jus n'est pas assez acide — pH supérieur à 4,5 —, ce fourrage ne doit pas être distribué.

Ce que la fermentation change pour le cheval

Le premier atout de ces fourrages tient à ce qu'ils n'ont jamais séché. Le foin sec, aussi propre soit-il, libère à la manipulation des poussières et des spores de moisissures en quantité variable — les particules mêmes que le cheval inhale en plongeant le nez dans son râtelier. Un fourrage récolté et conservé humide échappe à ce défaut : ne pas laisser sécher la plante réduit l'inhalation de ces poussières et contribue à diminuer les problèmes respiratoires comme la toux et la pousse (l'asthme équin). Pour un cheval poussif, chez qui la consigne première est d'éviter les aliments poussiéreux et de mouiller ou faire tremper le fourrage, un fourrage fermenté peu poudreux devient une option de premier plan — au même titre que le foin trempé ou passé à la vapeur.

Deuxième atout : l'appétence. Les fourrages fermentés de bonne qualité sont très appétents et nutritifs [1]. Certains chevaux rechignent d'abord devant un aliment fermenté, le temps de s'y habituer, mais une fois la transition faite, l'ingestion est souvent excellente. Cette qualité intéresse particulièrement les chevaux difficiles à maintenir en état (les « hard keepers ») : les fourrages transformés — enrubannage, mais aussi cubes de foin — peuvent améliorer l'ingéré et donc l'apport calorique.

Troisième point, plus nuancé : la valeur nutritive conservée. L'ensilage préserve la valeur protéique, les glucides, le carotène et de nombreuses vitamines mieux qu'aucune autre méthode pratique de conservation. La fermentation préserve par ailleurs mieux la vitamine E que le séchage en foin — un argument quand l'accès au pâturage est limité. En revanche, faute d'avoir séché au soleil, ces fourrages sont pauvres en vitamine D, là où un foin séché au soleil en est bien pourvu : l'inverse exact. Une part de l'azote y est aussi moins bien valorisée par le cheval : la valeur azotée digestible retenue pour un ensilage d'herbe est abaissée d'environ 30 %, contre 15 % pour un foin [3].

Enfin, comme tout fourrage humide, le chaffhaye apporte de l'eau. Un aliment titrant 40 % d'humidité ou plus peut à lui seul couvrir les besoins hydriques d'un cheval adulte au repos en ambiance tempérée — une contribution à garder en tête dans le bilan de la ration, sans pour autant dispenser d'un abreuvement libre.

Les revers de la médaille

Le même mécanisme qui conserve peut, mal maîtrisé, produire un poison. Un ensilage ou un enrubannage de mauvaise qualité est au mieux peu appétent et appauvri ; au pire, il contient des toxines de moisissures ou de bactéries dont l'ingestion peut être nocive, voire mortelle — le botulisme en est la manifestation la plus redoutée. Les toxines alimentaires du cheval proviennent notamment des moisissures (mycotoxines) et des bactéries (botulisme) ; une fermentation ratée ou un sac ayant laissé entrer l'air réunissent justement les conditions de leur apparition.

Le cheval est ici plus vulnérable que le ruminant, et pour une raison physiologique précise : son estomac est peu acide entre les repas, si bien que les proliférations microbiennes n'y sont pas inhibées. Il reste donc très sensible aux contaminations microbiennes de ses aliments, qui doivent être parfaitement conservés. La règle de terrain qui en découle est stricte : il ne tolère que des fourrages fermentés de très haute qualité ; il faut écarter la moindre partie suspecte et ne lui réserver que le « cœur » parfaitement conservé, là où le ruminant tolère les parties périphériques d'un silo. Le détail des mécanismes du botulisme et de sa prévention est traité dans l'article dédié à l'enrubannage.

Repères chiffrés pour juger et employer un fourrage fermenté : fenêtre de pH, seuil d'alerte, matière sèche et plafond dans la ration. Sources : Feeding and Care of the Horse (L. D. Lewis) ; Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd.

À ces risques sanitaires s'ajoutent deux limites de gestion. D'abord, la conservation courte après ouverture : une fois le sac percé et l'air admis, l'horloge de l'altération repart. Le fourrage doit être consommé rapidement, et tout lot dont le plastique a été perforé est suspect. Ensuite, quelques précautions métaboliques : l'enrubannage peut provoquer une réponse insulinique plus forte que le foin pour une même teneur en glucides non structuraux, ce qui conduit à en déconseiller l'usage chez les chevaux prédisposés à la fourbure ou en surpoids. Chez les chevaux tiqueurs ou avaleurs d'air, le risque de colique apparaît par ailleurs doublé quand on donne de l'enrubannage plutôt que du foin — même si, à l'inverse, l'enrubannage semble protéger du volvulus du côlon. Comme souvent, le bon choix dépend du cheval.

En pratique

Le chaffhaye n'est ni un foin de luxe ni un ensilage au rabais : c'est un fourrage fermenté à humidité modérée, dont l'intérêt et les risques découlent d'un seul et même mécanisme. Quelques repères pour le manier sans se tromper :

  • Réservez-le à un besoin précis. Son terrain de prédilection est le cheval poussif (fourrage peu poussiéreux) ou le cheval difficile à engraisser (fourrage appétent). Pour un cheval sain nourri au foin propre, il n'apporte pas d'avantage décisif.
  • Inspectez chaque sac. Odeur acide et propre, couleur verte à brunâtre, pas de moisissure, plastique intact. Une teinte brune-caramel, une odeur nauséabonde, un sac percé : on écarte, sans hésiter.
  • Distribuez vite après ouverture et ne gardez pas un sac entamé qui traîne : l'air relance l'altération.
  • Plafonnez la part fermentée de la ration. Limitez le fourrage fermenté à la moitié au plus du fourrage total [1]. Et parce qu'il est humide, il en faut environ trois kilos pour remplacer un kilo de fourrage sec.
  • Prévoyez une transition de deux à trois semaines, comme pour tout changement de fourrage, et couvrez la vitamine D par ailleurs (fourrage fermenté = pauvre en vitamine D).
  • Prudence chez le cheval fourbure/surpoids, tiqueur ou avaleur d'air : l'enrubannage n'est pas neutre pour eux.

À retenir

  • Le chaffhaye est un fourrage haché, légèrement humidifié, ensaché et fermenté : plus humide que le foin (MS > 85 %), plus sec qu'un ensilage franc (MS < 50 %), il se situe entre les deux — sans valeur chiffrée propre dans les sources.
  • Il se conserve par fermentation lactique : l'air exclu, les bactéries transforment les sucres en acides, le pH chute (cible 3,5–5,0) et fige le fourrage. Un pH > 4,5 ou un sac percé = à écarter.
  • Ses atouts — peu de poussières (cheval poussif) et bonne appétence (cheval maigre) — tiennent au fait qu'il n'a pas séché ; ce même mécanisme, raté, expose au botulisme et à la listeria.
  • L'estomac peu acide du cheval le rend intolérant à la moindre partie mal conservée ; conservation courte après ouverture, plafond de la moitié de la ration, prudence chez les chevaux métaboliques.

Sources

  1. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.