Un foin vert, qui sent bon et se laisse froisser sans piquer, semble forcément « bon ». Pourtant, deux bottes récoltées dans la même prairie, la même année, peuvent différer du simple au double pour leur teneur en protéines ou leur énergie. La raison n'est presque jamais visible à l'œil : elle se joue au moment de la coupe, dans le rapport entre feuilles et tiges, et dans la manière dont la plante a séché puis vieilli. Comprendre pourquoi la valeur d'un foin varie autant, c'est cesser de juger un fourrage sur sa mine.
La qualité la plus instable de toute la ration
Le foin est, pour la plupart des chevaux, le socle de la ration — au moins la moitié de la matière sèche ingérée, souvent bien davantage. C'est aussi, paradoxalement, l'ingrédient le plus imprévisible. La qualité du foin est plus variable que celle de n'importe quel autre produit agricole [1]. Un aliment industriel affiche des valeurs garanties, stables d'un sac à l'autre ; un foin, non. Sa composition dépend de l'espèce végétale, du sol, du climat, du stade de développement de la plante, des techniques de récolte et des conditions de stockage [2].
Parmi tous ces facteurs, un seul domine. Le stade de maturité de la plante à la récolte est le facteur unique le plus important pour déterminer la valeur nutritive du fourrage — avec une précision décisive : ce profil nutritif ne peut être amélioré par aucune technique ultérieure de récolte ou de conservation [1]. Autrement dit, tout se joue avant la fauche. Un foin coupé trop tard restera un foin pauvre, quelle que soit la qualité du séchage. La conservation ne peut que préserver — ou dégrader — ce que la maturité a déjà fixé.
C'est cette hiérarchie que résume le schéma ci-dessous : quelques facteurs d'entrée, verrouillés dès la fauche, décident de tout ce qui suivra dans l'assiette du cheval.

Feuilles contre tiges : là où se cache réellement la valeur
Pour comprendre pourquoi la maturité pèse tant, il faut d'abord regarder où une plante range ses richesses. La réponse est nette : dans ses feuilles. Ce déséquilibre est chiffré : les feuilles contiennent environ deux tiers de l'énergie, trois quarts des protéines et l'essentiel des autres nutriments du fourrage [1]. Les tiges, elles, sont surtout un support mécanique : de la charpente.
Cette charpente est faite de glucides pariétaux — les glucides des parois cellulaires : cellulose, hémicellulose et lignine. La lignine, en particulier, est un composé qui rigidifie la paroi (c'est ce qui fait le bois et l'écorce) et qui est totalement résistant à la digestion et à la fermentation par les animaux et les bactéries [1] : elle traverse le tube digestif et ressort intacte dans les crottins. Plus une plante fabrique de tiges lignifiées, moins son fourrage est digestible.
Le rapport feuilles/tiges devient donc un excellent indicateur de valeur — d'autant plus parlant chez les légumineuses. Des mesures sur la luzerne sont éloquentes : une luzerne jeune est faite d'environ 60 % de feuilles pour 40 % de tiges, alors qu'une luzerne âgée bascule à 25 % de feuilles pour 75 % de tiges [2]. En vieillissant, la plante ne se contente pas de durcir : elle change de nature, remplaçant sa partie noble (feuillue, protéique) par de la tige fibreuse. Et comme les feuilles gardent longtemps un taux de glucides élevé quand celui des tiges s'effondre, c'est bien la proportion de feuilles qui « porte » la valeur du foin.
Le stade de maturité : le grand tri se fait à la coupe
Voici le cœur du sujet. Une graminée ou une légumineuse suit un cycle : d'abord un stade végétatif (elle ne fait que des feuilles), puis la montaison (les tiges s'allongent), puis l'épiaison ou la floraison (elle monte à graine). Au fil de ce cycle, deux choses se produisent en même temps : les parois cellulaires s'épaississent, les tiges se lignifient, et la part des feuilles diminue. Le résultat est mécanique — la digestibilité chute [2].
De combien ? Un repère synthétique existe : lorsque les légumineuses passent du stade « bourgeon » à la pleine floraison, et les graminées du stade « gonflement » (juste avant que l'épi ne sorte de la gaine) à l'épiaison complète, le fourrage perd 50 % de ses protéines et 30 % de son énergie [1]. La moitié des protéines évaporées en quelques semaines de croissance de trop. Le rythme, pour les graminées : la digestibilité décline d'abord lentement, puis rapidement dès le début de l'épiaison, de l'ordre de 0,4 à 0,5 point par jour (mesuré chez les ruminants) [2]. Pour les légumineuses, la baisse est plus régulière — environ 0,4 point par jour : la digestibilité de la luzerne tombe de 80 à 55 % et celle du trèfle violet de 85 à 60 % entre le début de la végétation et la pleine floraison [2].
C'est aussi ce qui explique un compromis frustrant pour l'éleveur. Plus on laisse la plante mûrir, plus le rendement en tonnes par hectare augmente (il y a plus de matière) — mais cette matière supplémentaire est de la fibre. Le tonnage grimpe avec la maturité à cause de l'augmentation de la fibre, pendant que la qualité (digestibilité, énergie, protéines) baisse [1]. Récolter tard, c'est troquer de la valeur nutritive contre du poids.
Le graphique ci-dessous met des chiffres sur cette bascule [1]. On y lit la même logique pour une graminée (le dactyle) et une légumineuse (la luzerne) : quand on retarde la coupe, les protéines (MAT, matières azotées totales) et l'énergie descendent, tandis que les deux mesures de fibre montent.

Le stade optimal n'est donc pas « le plus jeune possible » — une herbe trop jeune est trop riche en eau et déséquilibrée — mais une fenêtre précise. Elle se situe au début de la montaison, avant l'épiaison pour les graminées (surtout le dactyle et la fétuque élevée, qui se lignifient vite), et dès l'apparition des boutons floraux pour les légumineuses [2]. Dit autrement, les légumineuses au stade « 1/10 de floraison » et les graminées au stade « botte » (l'épi affleurant la gaine) donnent la meilleure qualité [3]. Quelques jours de décalage, et le foin change de catégorie.
Graminée ou légumineuse : deux points de départ différents
L'espèce fixe le niveau de base avant même toute question de maturité. Les foins de légumineuses (luzerne, trèfle) sont, à qualité égale, nettement plus riches : Ils contiennent deux à trois fois plus de protéines et de calcium que les foins de graminées, plus de glucides solubles, de bêta-carotène et de vitamine E [1]. C'est ce que confirme le graphique : même au stade avancé, la luzerne (17 % de MAT) reste plus protéique qu'un dactyle jeune (13 %).
Les légumineuses ont toutefois un talon d'Achille lié à leur anatomie. Leurs feuilles sont moins solidement attachées aux tiges que celles des graminées [1]. Or ce sont justement les feuilles qui portent l'essentiel de la valeur. Une luzerne récoltée à maturité, ou brassée trop brutalement au séchage, perd ses feuilles — et avec elles ses deux tiers d'énergie et ses trois quarts de protéines. Un foin de luzerne « effeuillé » peut ainsi valoir bien moins que ne le laisserait croire l'espèce inscrite sur la facture.
Lire un foin autrement qu'avec les yeux
Puisque la valeur se cache dans la structure de la plante, l'aspect visuel ne peut pas la révéler. L'évaluation par la vue, l'odeur et le toucher (dite organoleptique) repose sur des caractères subjectifs, difficiles à standardiser, qui peuvent ne pas refléter fidèlement la valeur réelle du foin pour le cheval [1]. La couleur elle-même est ambiguë : le vert signale un bon séchage au soleil (et des précurseurs de vitamines A et E), le brun/fauve trahit une exposition à la pluie, le noir une moisissure — mais un foin nutritif stocké à l'abri peut être décoloré jaune en surface et rester vert à cœur. L'œil oriente ; il ne mesure pas.
Pour mesurer, il faut le laboratoire. Quatre indicateurs structurent l'analyse d'un fourrage, toujours exprimés en pourcentage de la matière sèche (l'eau étant retirée du calcul, faute de quoi deux foins d'humidité différente seraient incomparables) :
- La MAT, matières azotées totales, ou crude protein : l'estimation des protéines. Elle chute avec la maturité, comme on l'a vu.
- Le NDF (neutral detergent fiber, fibre au détergent neutre) : la fibre totale, soit hémicellulose + cellulose + lignine. C'est la charpente entière. Plus le NDF est élevé, moins le foin est appétent et moins le cheval en mange — le NDF prédit à l'inverse la quantité ingérée.
- L'ADF (acid detergent fiber, fibre au détergent acide) : une sous-partie du NDF, faite de cellulose + lignine, c'est-à-dire la fraction la moins digestible. L'ADF augmente avec la maturité et fait baisser la digestibilité de la ration. C'est le meilleur reflet de la lignine.
- L'énergie digestible (DE), calculée à partir des précédents : elle décline quand la fibre monte.
Ces mesures ont leurs limites, et les sources le disent. Les méthodes NDF/ADF ont été conçues pour les ruminants [1] : le cheval, qui n'a pas de rumen et dont les parois végétales ne séjournent qu'environ 24 heures dans le gros intestin — contre 48 à 72 heures chez le ruminant [2] —, digère la fibre bien moins efficacement, seulement 65 à 75 % de ce qu'en tire un bovin. Un indice de synthèse comme le RFV (relative feed value), très utilisé pour classer les foins, a lui aussi été développé pour le bétail et n'est pas entièrement exact pour les chevaux [1] ; il reste utile pour comparer des foins entre eux, pas pour prédire une performance. Ces chiffres sont des repères robustes, pas des vérités absolues.
De la fauche à la botte : ce que la récolte et la conservation ajoutent — ou retranchent
Le stade de maturité fixe le plafond de valeur ; la récolte et la conservation décident de la part qu'on en conserve. Après la coupe, la plante doit sécher jusqu'à moins de 20 % d'humidité avant d'être pressée [1]. Ce séchage au soleil est une course contre la météo, et chaque contretemps coûte cher.
La pluie est l'ennemi le plus brutal : un foin fauché puis mouillé avant récolte peut perdre 40 % ou plus de son contenu nutritionnel [1]. L'eau lessive les nutriments solubles et relance la respiration de la plante coupée, qui brûle ses propres sucres. À l'autre extrême, un foin trop sec — moins de 12 % d'humidité — devient cassant et perd ses feuilles, surtout chez les légumineuses ; là encore, ce sont les parties nobles qui s'envolent.
Le danger le plus insidieux vient de l'excès d'humidité au pressage. Si le foin est mis en botte trop humide, il chauffe et moisit : la fermentation interne dégrade l'utilisation des protéines, et la température peut grimper jusqu'à 79 °C (175 °F), dangereusement proche de la combustion — un foin mal séché peut littéralement mettre le feu à la grange [1]. Les moisissures et la poussière (spores fongiques) qui en résultent ne diminuent pas seulement la valeur : elles présentent un risque respiratoire et digestif pour le cheval, qui, à la différence du bovin, refuse un foin à l'odeur déplaisante — quitte à maigrir plutôt qu'à le manger.
Enfin, même bien récolté, un foin s'appauvrit à l'entreposage, surtout pour ses composés fragiles. La vitamine E en est l'exemple type. La cascade de pertes est détaillée : un fourrage frais titre 100 à 600 UI/kg de matière sèche, un foin seulement 15 à 60 ; la teneur baisse déjà de 70 à 90 % de la jeune pousse à la maturité chez les graminées, puis 30 à 80 % de plus sont perdus entre la coupe et la mise en botte, et encore 54 à 73 % après douze semaines de stockage à 33 °C [1]. Un vieux foin de plusieurs mois n'est plus une source fiable de vitamines A et E, même s'il paraît sain.
En pratique : faire analyser plutôt que deviner
La conséquence tient en une phrase : la valeur d'un foin ne se lit pas, elle se mesure. L'inspection à la main garde son utilité — écarter un foin poussiéreux, moisi, plein d'adventices, ou qui libère un nuage de poudre blanche quand on le secoue. Mais pour connaître la MAT, le NDF, l'ADF et l'énergie réels, il faut une analyse de laboratoire sur un échantillon représentatif, d'autant plus justifiée que le foin représente la majeure partie de la ration ou qu'on nourrit un cheval sensible (jument gestante, cheval âgé, poney métabolique). Pour un rationnement stable, mieux vaut un grand lot homogène — une seule coupe, un seul champ — plutôt qu'une succession de petits lots hétérogènes [1]. Et puisque rien ne rattrape un foin coupé trop tard, le meilleur levier reste, quand on le peut, de choisir un foin récolté au bon stade.
À retenir
- Le stade de maturité à la coupe est le facteur numéro un de la valeur d'un foin, et rien ne peut l'améliorer après la fauche [1].
- En vieillissant, la plante lignifie ses tiges et perd ses feuilles — or les feuilles portent ~2/3 de l'énergie et 3/4 des protéines. Du stade « bourgeon/gonflement » à la pleine floraison/épiaison, le fourrage perd ~50 % de ses protéines et 30 % de son énergie.
- Les légumineuses (luzerne, trèfle) sont 2 à 3 fois plus riches en protéines et calcium que les graminées, mais perdent facilement leurs feuilles au séchage.
- L'aspect visuel ne suffit pas : seules la MAT, le NDF (fibre totale, prédit l'ingestion) et l'ADF (fibre peu digestible, reflète la lignine) mesurent la valeur — avec la réserve que ces indices ont été calibrés sur les ruminants.
- La récolte et la conservation ne font que préserver ou dégrader : la pluie fait perdre 40 %+ des nutriments, l'excès d'humidité provoque moisissures et échauffement, et les vitamines s'épuisent au stockage.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.

