Pendant des millions d'années, le cheval a mangé de la même façon : la tête basse, en marchant, presque sans jamais s'arrêter. Sa physiologie digestive s'est calée sur ce rythme de grignotage permanent. Or nos écuries proposent l'inverse — quelques repas concentrés, avalés vite, séparés de longues heures de jeûne. Cet écart n'est pas anodin : il éclaire directement pourquoi tant de chevaux au box développent des ulcères et des tics. Comprendre le brouteur qui sommeille dans chaque cheval, c'est comprendre la plupart de ses troubles digestifs et comportementaux.

Un brouteur nomade : ce que dit le budget-temps

Commençons par une image simple. Le cheval est un herbivore non ruminant : contrairement à la vache, il ne stocke pas d'énormes bouchées pour les ruminer ensuite au repos. Il prélève de petites quantités, presque en continu. Les chevaux sauvages broutent 12 à 16 heures par jour, en ne consommant qu'une faible quantité à chaque prise [1]. C'est ce qu'on appelle en éthologie un trickle feeder — littéralement un « mangeur au goutte-à-goutte » : l'apport de nourriture est étalé, lent et fractionné, jamais massif.

Les observations de troupeaux libres confirment ce budget-temps. Des chevaux adultes, domestiques ou férals, sur une prairie fournie et par temps clément, passent 40 à 60 % d'une période de 24 heures à brouter [2]. Sur les pâtures du nord de la Virginie, des chevaux de Przewalski — la lignée sauvage la plus proche du cheval domestique — y consacrent 46 % de leurs 24 heures. À cela s'ajoutent environ 9 % du temps passé à marcher, davantage sur une pâture pauvre : le broutage naturel est indissociable du déplacement. Le cheval ne mange pas immobile ; il avance, sélectionne, contourne les zones souillées, cherche les jeunes pousses les plus riches. Fait révélateur, il ne s'écarte que rarement de son alimentation : il passe très peu de temps sans manger, presque jamais plus de trois à quatre heures d'affilée.

Budget-temps alimentaire comparé, en part des 24 heures passée à s'alimenter : cheval au pré à volonté 40-60 %, cheval au box avec foin à volonté 57-76 %, cheval au box nourri en granulés ou concentrés environ 8-12 %. L'axe supérieur convertit ces parts en heures par jour ; les pointillés situent le repère du broutage sauvage (12-16 h/j). Source : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., ch. 16 ; Manual of Equine Nutrition.

Le point capital, c'est que ce comportement ne disparaît pas avec la domestication. Placé au box avec du foin à volonté, le cheval retrouve spontanément son rythme : il passe alors 57 à 76 % de son temps à manger — un budget-temps très proche de celui du pré [2]. Le comportement de grignotage est donc profondément inscrit, indépendant de l'environnement. Ce qui l'écrase, ce n'est pas le box en soi : c'est le rationnement. Quand le fourrage est distribué en quantité limitée et que la ration repose sur des concentrés, tout change. Une ration entièrement conditionnée en granulés peut être ingérée en une heure par jour [3] ; avec une ration complète en granulés, les chevaux ne passent plus que 10 % de leur temps à manger, contre 62 % avec du foin à volonté [2]. Le reste du temps, ils restaient debout ou fouillaient la litière — nous y reviendrons.

Cet écart tient d'abord à la vitesse d'ingestion. Au pâturage, le cheval avale environ 80 g de matière sèche par minute. Un aliment floconné sucré, lui, est ingéré à 140-190 g par minute — plus du double. Autrement dit, la même énergie qui demanderait des heures de broutage est engloutie en quelques dizaines de minutes. Le graphique ci-dessus résume ce décalage : d'un côté un animal qui mange une grande partie de sa journée, de l'autre un animal rassasié en énergie mais oisif le reste du temps.

L'estomac qui n'attend pas : une sécrétion acide sans pause

Voilà pour le comportement. Mais pourquoi cet écart est-il un problème physiologique ? La réponse tient dans une particularité remarquable de l'estomac du cheval.

Chez la plupart des mammifères, la sécrétion d'acide gastrique est déclenchée par le repas : on mange, l'estomac s'acidifie, puis il se calme. Chez le cheval, non. L'acide chlorhydrique est sécrété en continu, y compris lorsque l'estomac est vide [2]. Ce dispositif n'a rien d'absurde : il est parfaitement adapté à un animal dont l'estomac n'est, justement, jamais réellement vide. Chez un cheval nourri à volonté ou au pré, l'organe reste toujours partiellement garni — la sécrétion permanente d'acide y trouve en permanence de la matière à digérer.

Pour saisir le danger, il faut connaître l'anatomie de cet estomac, qui est un organe à deux visages. Sa moitié haute est tapissée d'une muqueuse squameuse, un revêtement non protégé, dépourvu des mécanismes de défense contre l'acide. Sa moitié basse, la muqueuse glandulaire, sécrète l'acide mais se protège elle-même par du mucus et du bicarbonate. Une frontière nette, le margo plicatus, sépare les deux territoires. Tant que l'estomac fonctionne comme prévu, la partie basse fabrique l'acide et la partie haute reste hors de portée. Chez un cheval nourri au foin à volonté, on a mesuré, juste sous l'entrée de l'estomac, un pH voisin de 6 à 7 dans la zone squameuse, tandis que le pH tombait entre 1 et 2 dans la zone glandulaire où l'acide est produit. Un gradient protecteur, en somme.

Ce gradient repose sur un flux permanent qui neutralise l'acide en haut de l'estomac : la salive. Et la salive, chez le cheval, n'est produite qu'en mâchant. C'est ici que le rationnement fait basculer le système. Quand un cheval reçoit deux ou trois repas espacés de six à huit heures, la sécrétion acide, elle, ne s'interrompt pas — elle continue de tourner à vide et peut faire chuter le pH local à des niveaux dangereux. Après un repas, le pH gastrique reste voisin de 6 durant les deux premières heures, tombe à 5,2 à la quatrième heure, et se situe entre 4 et 5 à la huitième [3]. Plus le jeûne se prolonge, plus l'acide domine. La muqueuse squameuse non protégée, désormais privée du tampon salivaire, se retrouve baignée d'acide et s'ulcère : c'est le mécanisme central de la maladie ulcéreuse squameuse de l'estomac (ESGD, pour equine squamous gastric disease). La recommandation qui en découle est directe : éviter les jeûnes de plus de quatre heures, et fournir soit un accès libre au fourrage, soit quatre à six repas par jour.

Mâcher, c'est saliver : le temps de mastication et la satiété

On voit apparaître un acteur décisif : le temps de mastication. Ce n'est pas un détail de confort, c'est un pilier de la digestion — et la clé qui relie comportement et physiologie.

La quantité de salive produite est proportionnelle à la durée de la mastication. Or tous les aliments ne se mâchent pas de la même façon. Le foin long, fibreux, exige un travail bien plus long que les concentrés : il déclenche quatre fois plus de salive qu'un aliment conditionné ou concentré à quantité égale [3]. Les chiffres de mastication sont éloquents : un cheval nourri au foin réalise environ 40 000 coups de mâchoire par jour, contre seulement 10 000 avec des granulés [4]. Rapporté au kilo, un kilogramme de foin long réclame 3 000 à 3 500 mouvements de mastication, contre 800 à 1 200 pour un kilogramme de concentrés. Cette mastication intense a d'ailleurs une utilité mécanique : elle réduit les particules à moins de 1,6 mm, une finesse indispensable à la suite de la digestion, et elle use les dents de façon régulière — le cheval possède des dents à croissance continue, faites pour être limées plusieurs heures par jour.

La conséquence est double. D'une part, moins on mâche, moins on salive, donc moins on tamponne l'acide gastrique : le cheval au concentré cumule un estomac plus acide et une protection amoindrie. D'autre part, la mastication participe à la satiété. Ce point est souvent négligé : la norme chimique d'équilibre d'une ration — ses apports en énergie, en protéines, en fibres — ne répond pas au besoin de structure physique lié à une durée suffisante de mastication [3]. Un cheval peut être parfaitement couvert sur le plan nutritionnel tout en restant frustré parce qu'il n'a pas assez mâché. Assurez donc une durée globale de mastication d'au moins 4 à 5 heures par jour, pour préserver l'équilibre psychologique et neurovégétatif du cheval [3]. Le fourrage long joue alors un rôle de « chewing-gum » : occuper la bouche et l'esprit, au-delà du simple apport de nutriments [3]. On mesure ici tout ce que perd un cheval dont la ration se boucle en une heure.

Quand le besoin de chercher et de mâcher n'est pas satisfait

Ce besoin de mâcher et de fouiller n'est pas un caprice : c'est un comportement de fourrageage (recherche et prélèvement de nourriture) qui reste actif même lorsque l'animal est rassasié en énergie. Le priver de son exutoire ne le supprime pas — il le détourne. Et c'est là qu'apparaissent les fameuses stéréotypies, définies en éthologie comme des comportements spontanés, répétitifs, compulsifs et invariables, typiques des animaux captifs ou domestiques [2].

Chez le cheval au box, le manque d'accès au fourrage long favorise l'apparition de stéréotypies : tic à l'appui (crib-biting), tic à l'ours (weaving), mâchonnement du bois [2]. Le même catalogue se retrouve côté français, en distinguant les désordres psychologiques généraux (adynamie, tourner en rond, balancement latéral de la tête ou « tic de l'ours », balancement vertical ou « tic de l'encensoir ») des tics oraux à proprement parler : la déglutition volontaire d'air ou tic aérophagique, éventuellement associé à un tic à l'appui — le cheval prend appui des incisives sur un rebord et avale de l'air, ce qui use anormalement les incisives [3]. Autre débouché du besoin de fouiller : le mâchonnement du bois. Les chevaux recevant des granulés plutôt que du foin long rongent quatre fois plus de bois — 312 g contre 82 g par jour [2]. Fractionner ces granulés en six repas au lieu d'un seul réduit ce mâchonnement d'environ 50 % [2]. La quantité de nourriture ne change pas ; c'est la répartition dans le temps qui apaise l'animal.

Schéma : l'écart au modèle naturel se traduit par deux cascades. À gauche, l'estomac fait pour le grignotage sécrète de l'acide en continu ; avec des repas espacés, moins de salive tampon protège la muqueuse squameuse, d'où l'acidité prolongée et les ulcères. À droite, le besoin non satisfait de mâcher et de chercher engendre frustration et ennui, débouchant sur les stéréotypies orales. Sources : Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd. (ch. 3 et 16) ; Wolter, Alimentation du cheval.

Le lien avec la santé digestive boucle la boucle. Le tic à l'appui et l'aérophagie ne sont pas de simples curiosités comportementales : chez ces chevaux, le risque de coliques est environ doublé [2]. À l'inverse, l'accès à la pâture est protecteur — vis-à-vis des coliques, sans doute par l'exercice volontaire qui entretient la motilité intestinale, et par la réduction des stéréotypies elles-mêmes. Comme si rapprocher le cheval de son mode d'alimentation ancestral désamorçait plusieurs problèmes à la fois.

Ce que l'alimentation explique — et ce qu'elle n'explique pas

Un article honnête doit ici poser une limite ferme : les stéréotypies sont multifactorielles. Les causes de ces troubles du comportement restent souvent difficiles à préciser [3]. L'alimentation et le mode de distribution en sont une composante majeure, pas l'explication unique.

Plusieurs pistes non alimentaires sont documentées. Il existe une composante héréditaire : la densité des récepteurs aux opioïdes est significativement plus élevée dans le cerveau moyen des chevaux tiqueurs à l'appui que chez des témoins. Le sevrage joue aussi, tout comme l'apprentissage social : ces habitudes peuvent prendre un caractère communicatif par imitation dans un collectif, et le poulain qui copie sa mère y est plus exposé [3] — un point qui invite à la prudence, même s'il ne fait pas consensus. Enfin, la nature de la ration module le phénomène : davantage de comportements oraux stéréotypés ont été observés chez des chevaux recevant du concentré à 1,0 % du poids vif qu'à 0,5 %, mais la composition exacte des rations n'est pas détaillée — une réserve à garder en tête [2].

Il faut aussi mesurer la portée des chiffres avancés. Les budgets-temps de broutage (40-60 % des 24 heures) proviennent d'observations de terrain sur des populations et des climats variés ; ce sont des ordres de grandeur robustes, pas des constantes universelles. Les données de mastication (40 000 coups de mâchoire, particules < 1,6 mm) reposent sur des travaux anciens mais concordants. Quant au chiffre spectaculaire des ulcères — près de 90 % de jeunes chevaux touchés dans les deux à trois mois suivant la mise à l'entraînement [3] — il concerne une population très particulière (chevaux de course, stress intense, passage brutal à une ration « hyperavoinée ») et ne saurait être généralisé à l'ensemble des chevaux. La prudence reste de mise : ce qui est solide, c'est le mécanisme, plus que telle ou telle prévalence isolée.

En pratique : rapprocher la distribution du modèle naturel

Puisque cet article est théorique, l'application tiendra en quelques lignes — le principe directeur découle de tout ce qui précède : plus la distribution ressemble au grignotage ancestral, mieux le cheval se porte. Concrètement, privilégiez le fourrage long à volonté ou, à défaut, visez au moins quatre à cinq heures de mastication par jour ; fractionnez les concentrés en repas nombreux et rapprochés (quatre à six) plutôt qu'en un ou deux repas massifs ; ralentissez l'ingestion (filets à petites mailles, balles compactes, gros cailloux dans la mangeoire) ; et, chaque fois que possible, offrez un accès à la pâture et au déplacement. L'objectif n'est jamais de « nourrir plus », mais de nourrir plus longtemps — de rendre au cheval le temps de mâcher, de saliver et de chercher que trois millions d'années d'évolution ont inscrit dans son estomac.

À retenir

  • Le cheval est un brouteur nomade : à l'état naturel il broute 12 à 16 h/jour, par petites prises quasi continues, en se déplaçant, et ne reste presque jamais plus de 3 à 4 h sans manger.
  • Son estomac sécrète de l'acide en continu, y compris à vide : ce dispositif suppose un estomac jamais vide. Les repas espacés et le jeûne (> 4 h) exposent la muqueuse squameuse non protégée aux ulcères.
  • Mâcher produit la salive qui tamponne l'acide, et la salive est proportionnelle au temps de mastication : le foin en libère 4 fois plus que les concentrés (40 000 vs 10 000 coups de mâchoire/jour).
  • Priver le cheval de son besoin de mâcher et de chercher favorise les stéréotypies orales (tic à l'appui, aérophagie, mâchonnement du bois) ; fractionner les repas les réduit nettement.
  • Ces troubles sont multifactoriels (hérédité, sevrage, imitation, ration) : l'alimentation en est une cause majeure, pas la seule.

Sources

  1. Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  4. Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.