Un foin n'est pas seulement de l'herbe séchée. Entre le moment où la faucheuse passe et celui où la botte rejoint le grenier, la plante continue de vivre, de respirer et de perdre de la matière — et c'est la maîtrise de ces quelques jours qui décide si le cheval mangera un fourrage riche ou un fourrage appauvri, sain ou dangereux. Cet article théorique explique ce qui fabrique la valeur d'un foin : le stade de coupe, le séchage et ses pertes, la respiration qui se poursuit tant que le foin n'est pas sec, et le seuil d'humidité au-delà duquel un fourrage peut fermenter, s'échauffer, et dans les cas extrêmes prendre feu tout seul.

Le stade de coupe fixe le plafond de qualité

Tout se joue d'abord dans le champ, avant même la fauche. À mesure qu'une plante fourragère mûrit, sa digestibilité, son énergie et sa teneur en protéines diminuent. La raison est structurale : en vieillissant, la plante fabrique de plus en plus de lignine — un composé qui rigidifie les tiges et que le tube digestif ne peut pas dégrader — ainsi que de la cutine et de la subérine. Ces parois de plus en plus lignifiées sont précisément ce qui plombe la digestibilité d'un fourrage récolté trop tard [5].

Le repère est donc physiologique. Pour les légumineuses comme la luzerne, la fenêtre optimale se situe juste avant la floraison — au stade dit du bouton, ou stade végétatif — quand le développement des feuilles est achevé. À ce moment, la luzerne est à peu près moitié feuilles, moitié tiges. Pour les graminées, l'idéal est le stade « montaison-épiaison » (en anglais boot stage), lorsque l'épi commence tout juste à pointer hors de la gaine. La même cible vaut ailleurs : un dixième de floraison pour les légumineuses, stade boot pour les graminées [4].

Attendre coûte cher, et vite. Laisser une luzerne dépasser le premier stade de floraison augmente la teneur en fibres et fait chuter l'énergie digestible d'environ un demi-point de pourcentage par jour [1]. Surtout, au terme de la maturation — de plein bouton à pleine floraison pour les légumineuses, de la montaison à l'épiaison complète pour les graminées — la moitié des protéines et le tiers de l'énergie sont perdus. Un foin de graminées dont les épis dépassent 1 cm, ou une luzerne coupée au-delà de la pleine floraison, sont déjà trop mûrs pour faire un bon fourrage. Ce plafond fixé au champ ne pourra jamais être relevé ensuite : aucune technique de séchage ne rend à un foin la valeur qu'il n'avait pas sur pied.

Le prix de l'attente au champ : de plein bouton à pleine floraison (légumineuses) ou de la montaison à l'épiaison complète (graminées), le fourrage perd environ la moitié de ses protéines et le tiers de son énergie ; l'énergie digestible d'une luzerne chute d'environ 0,5 point de pourcentage par jour dès qu'elle dépasse le premier stade de floraison. Sources : Feeding and Care of the Horse, 2e éd. ; Manual of Equine Nutrition and Feeding Management.

La respiration : pourquoi le foin « brûle » ses propres sucres

Voici le point que l'on sous-estime le plus. Couper une plante ne la tue pas immédiatement. Ses cellules restent vivantes et continuent de respirer — c'est-à-dire d'oxyder leurs propres sucres pour produire de l'énergie, exactement comme elles le faisaient debout dans la prairie. Cette respiration ne s'arrête que lorsque la plante est suffisamment sèche : le séchage stoppe l'activité enzymatique et le foin devient stable, à condition qu'il le reste.

Or ce carburant que la plante consomme, ce sont ses glucides solubles — les sucres qui font justement l'intérêt énergétique et l'appétence d'un fourrage. Les glucides solubles sont les principaux composés brûlés lors de la respiration, avec en revanche peu de perte d'azote total (protéines) et de fibres [3]. Autrement dit : plus le séchage traîne, plus la plante « mange » sa propre richesse en sucres avant même que le cheval n'en profite. Chaque heure passée entre coupe et matière sèche est une heure de respiration, donc de perte.

C'est aussi pourquoi la pluie sur un foin fauché est si redoutée. Elle prolonge la respiration, mais surtout elle lessive les nutriments solubles de l'herbe en cours de séchage — un effet comparable à celui du trempage volontaire d'un foin. Le bilan est lourd : un foin fauché puis pris sous la pluie perd au moins 40 %, et souvent 40 à 50 % ou plus, de sa valeur nutritive [1][2]. Et le phénomène est réversible dans le mauvais sens : ré-humidifier un foin déjà sec — par la rosée ou une averse — réactive l'activité enzymatique et réduit à nouveau sa valeur. On comprend la logique de terrain : plus le séchage est rapide, plus le risque de dégât climatique est faible. C'est le rôle du conditionnement (écraser ou plier les tiges au moment de la fauche) et des agents desséchants, qui peuvent réduire le temps de séchage de plus de moitié sur les légumineuses par beau temps.

Il y a une limite de temps nette. Une herbe qui reste plus de deux semaines au sol pour sécher ne devrait plus être donnée aux chevaux : les changements physiques, biologiques et chimiques qui s'y produisent, dont une montée de mycotoxines (toxines de moisissures), la rendent impropre.

Le seuil des 20 % : la frontière entre foin et danger

Combien faut-il sécher ? La réponse tient dans un chiffre que toutes les sources anglo-saxonnes du corpus répètent : un foin destiné à la botte doit descendre sous 20 % d'humidité (soit plus de 80 % de matière sèche) avant d'être pressé, empilé ou stocké. C'est de loin le fourrage récolté le plus courant pour les chevaux. À titre de repère, un foin de pré titre environ 85 % de matière sèche une fois stabilisé — alors que l'herbe fraîche sur pied n'en contient que 15 à 20 % [6]. Le séchage doit donc évacuer une énorme quantité d'eau.

Mais il existe aussi une limite basse. Descendre sous 12 % d'humidité rend le foin cassant et provoque une perte de feuilles accrue, particulièrement chez les légumineuses dont les folioles se détachent — or ce sont les feuilles qui concentrent protéines et vitamines. C'est le paradoxe du séchage : trop humide, le foin se dégrade et devient dangereux ; trop sec, il s'effeuille et poussière. Un foin légèrement plus humide (au-dessus de 20 %) réduit d'ailleurs les pertes de feuilles et la poussière — un atout pour les chevaux souffrant de troubles respiratoires — mais au prix d'une conservation plus délicate et d'une dégradation plus rapide des vitamines. La fenêtre utile, entre ces deux bornes, est étroite.

La fenêtre de séchage est étroite : au-dessus de 20 % d'humidité le foin pressé fermente et devient dangereux ; en dessous de 12 % il se casse et perd ses feuilles chargées de protéines et de vitamines. La cible de pressage est donc la bande 12–20 % d'humidité (soit plus de 80 % de matière sèche), quand l'herbe fraîche sur pied ne titre que 15 à 20 % de matière sèche. Sources : Equine Clinical Nutrition, 2e éd. ; Feeding and Care of the Horse, 2e éd. ; QUAE.

Fermentation et combustion spontanée : la cascade de l'échauffement

Que se passe-t-il quand une botte est pressée trop humide ? La respiration ne s'arrête pas — au contraire, elle change d'acteurs. Aux cellules végétales encore vivantes s'ajoutent les bactéries, levures et moisissures présentes sur l'herbe, qui trouvent dans l'eau résiduelle le milieu idéal pour se multiplier et fermenter le fourrage. L'enchaînement est bien décrit : ces micro-organismes utilisent l'humidité pour fermenter l'herbe, cette fermentation fait chauffer les bottes, et la matière sèche part alors en pure perte, dissipée sous forme de chaleur et de gaz [3].

Cette chaleur peut atteindre des niveaux impressionnants. Un foin stocké avec trop d'humidité peut s'échauffer jusqu'à 175 °F, soit environ 79 °C, sous l'effet de la fermentation à l'intérieur de la botte — une température dangereusement proche de la combustion, susceptible de déclencher un incendie dans la meule, le fenil ou la grange [2]. C'est le mécanisme de la combustion spontanée : un foin mal séché est un risque d'incendie reconnu comme tel, listé parmi les inconvénients majeurs de la conservation en foin [4].

Pressée trop humide, la botte enclenche une cascade exothermique : les bactéries et moisissures fermentent l'herbe, la chaleur s'accumule au cœur compact du tas et la température peut grimper jusqu'à 175 °F (environ 79 °C), dangereusement proche de l'auto-inflammation. À l'inverse, un foin correctement séché et stocké sous abri ne perd qu'environ 5 % de sa matière sèche sur six mois. Sources : Evidence-based Equine Nutrition ; Equine Clinical Nutrition, 2e éd. ; Rotz et Muck, 1994.

L'image est contre-intuitive — de l'herbe humide qui prend feu toute seule — mais la logique est implacable. La fermentation microbienne est une réaction exothermique : elle libère de la chaleur. Dans le cœur compact d'une grosse botte ou au milieu d'une meule, cette chaleur ne peut pas s'évacuer et s'accumule ; les bottes humides situées au centre d'un tas sont précisément les plus à risque. Passé un certain seuil, la matière atteint son point d'auto-inflammation. Entre le foin idéal et le sinistre, il n'y a donc qu'une variable maîtresse : l'eau résiduelle au moment du pressage. À l'inverse, un foin correctement séché et rangé sous abri ne chauffe presque pas : sa perte de matière sèche n'est que d'environ 5 % sur six mois de stockage [3]. C'est toute la différence entre un fourrage qui se conserve et un fourrage qui se consume.

Les signes d'un accident de conservation se lisent d'ailleurs à l'œil et au nez [6]. Un foin vert est bon signe ; jaune, il est vieux ou mal récolté. Une odeur parfumée rassure ; une odeur âcre trahit le moisi ; une odeur de caramel signe un fourrage humide qui a chauffé (ou une luzerne mal déshydratée). Des taches blanches ou grisâtres révèlent les moisissures.

Ce que le séchage fait aux vitamines

Le séchage ne redistribue pas seulement l'eau et les sucres : il façonne aussi le profil vitaminique du foin, et de façon parfois opposée selon la vitamine.

Les carotènes (les provitamines A, de couleur rouge-orangé) sont fragiles : la lumière, la chaleur et l'humidité les détruisent progressivement. La fourchette est très large — de 30 à 400 mg/kg de matière sèche dans l'herbe — et tombe à 4-5 mg/kg dans un foin de mauvaise qualité contre 20-40 mg/kg dans un foin de qualité [2]. Même bien stocké au sec, un foin perd environ 10 % de son activité vitamine A par mois ; et le séchage au soleil, l'humidité ou la chaleur accélèrent encore le phénomène, au point qu'il reste moins de la moitié des carotènes d'un foin de luzerne après trois mois de stockage à température ambiante chaude. C'est ce qui fait de la couleur verte un indicateur pratique : les carotènes se dégradent à peu près au même rythme que la chlorophylle, si bien qu'un fourrage qui jaunit a aussi perdu sa provitamine A [5]. Les foins post-séchés en grange, moins exposés, conservent mieux leurs carotènes que ceux entièrement fanés au champ.

À l'inverse, le séchage au soleil fabrique de la vitamine D. Les rayons ultraviolets de longueur d'onde 295-315 nm transforment l'ergostérol présent dans les feuilles en ergocalciférol (vitamine D2) — exactement comme la peau des animaux synthétise la vitamine D3 sous le soleil. Un foin séché au champ est donc plus riche en vitamine D qu'un foin séché artificiellement, à l'abri. Là encore, la variabilité est énorme : la teneur rapportée va de 0,5 à 74 μg/kg de matière sèche.

Ce qu'il faut en tirer, en pratique

Le message tient en une phrase : la valeur d'un foin se construit au champ et se protège au séchage, jamais l'inverse. Concrètement, couper au bon stade (bouton pour les légumineuses, montaison-épiaison pour les graminées) fixe le plafond nutritionnel ; sécher vite et sous 20 % d'humidité avant de presser évite à la fois la respiration prolongée qui brûle les sucres et la fermentation qui échauffe les bottes ; ne jamais stocker ni donner un foin qui sent le caramel, le moisi ou qui porte des taches grisâtres. Et parce que l'apparence renseigne mal sur la composition réelle — la teneur en protéines peut varier du simple au triple, voire au quadruple, entre deux foins d'aspect identique —, seule une analyse de laboratoire dit vraiment ce que vaut un lot.

Une réserve honnête, enfin. Une bonne partie de ces chiffres vient de la science fourragère générale, plus que d'essais menés sur des chevaux ; les fourchettes vitaminiques sont larges et parfois dépendantes de la méthode de dosage — l'écart considérable rapporté pour la vitamine D s'explique en partie par la différence entre tests biologiques sur rats et dosages chromatographiques. Ces valeurs donnent des ordres de grandeur fiables et un cadre de raisonnement solide, pas des garanties au gramme près.

À retenir

  • Le stade de coupe fixe le plafond : de plein bouton à pleine floraison (légumineuses) ou de la montaison à l'épiaison (graminées), on perd environ la moitié des protéines et le tiers de l'énergie.
  • Après la fauche, les cellules continuent de respirer et brûlent les sucres solubles tant que le foin n'est pas sec ; la pluie prolonge la respiration et lessive les nutriments (jusqu'à 40-50 % de valeur perdue).
  • La cible est nette : moins de 20 % d'humidité avant de presser ; sous 12 %, le foin s'effeuille et poussière.
  • Pressé trop humide, le foin fermente : bactéries et moisissures dégagent de la chaleur, la botte peut monter à ~79 °C et déclencher une combustion spontanée.
  • Le séchage au soleil détruit les carotènes (provitamine A) mais synthétise de la vitamine D ; couleur verte et odeur parfumée sont de bons indices, mais seule l'analyse mesure la vraie valeur.

Sources

  1. Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
  2. Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
  3. Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
  4. Manual of Equine Nutrition and Feeding Management, C. Z. Buckhout & B. E. Lindberg, 2022.
  5. Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
  6. Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.