On imagine souvent qu'un cheval au pré ou nourri de bon foin ne manque de rien. Pourtant, un fourrage même excellent laisse presque toujours des trous : oligo-éléments trop rares, vitamines évanouies au stockage, minéraux en proportions bancales. Le complément minéral et vitaminé (CMV) et son cousin plus complet, le balancer, servent exactement à cela : combler ces manques sans ajouter les calories dont le cheval n'a pas besoin. Voici pourquoi un fourrage seul ne suffit pas, et par quel tour de force un petit seau de granulés peut rééquilibrer une ration entière.
Une ration peut être « déséquilibrée » sans être « insuffisante »
Commençons par lever une confusion tenace. Une ration peut apporter assez, voire trop, d'énergie et de fibres, tout en étant profondément déséquilibrée. Le cheval reçoit largement de quoi couvrir ses besoins caloriques, mais il lui manque un ou plusieurs micronutriments — un minéral, un oligo-élément, une vitamine. C'est ce qu'on appelle une carence relative : relative, parce qu'elle ne vient pas d'un manque global de nourriture, mais d'un déséquilibre entre les nutriments présents.
Le point crucial, c'est que le cheval ne sait pas corriger cela tout seul. Comme tout autre animal, le cheval est incapable d'équilibrer de lui-même son régime [2]. Mis en libre choix devant un assortiment de matières premières, façon cafétéria, il mange de façon anarchique, sans rapport avec la couverture des besoins qualitatifs : l'appétence répond au goût et à l'odeur, pas à un déficit en zinc ou en vitamine E [2]. Seul le sel échappe à cette règle, avec une consommation à peu près autorégulée. Pour tout le reste, c'est à l'humain de garantir l'équilibre.
D'où le rôle des aliments complémentaires. Par définition, ils corrigent une ration de base constituée de fourrages ou de fourrages et de céréales, afin d'aboutir à une ration complète adaptée au stade physiologique de l'animal [2]. Le CMV en est la forme la plus concentrée : la réglementation européenne le classe comme aliment minéral dès que sa teneur en cendres (la fraction minérale) dépasse 40 %. Ces produits, autrefois désignés en France par le sigle CMV (compléments minéraux vitaminés), portent aussi de forts taux de vitamines. Le terme anglo-saxon balancer (littéralement « équilibreur ») désigne une version un peu plus étoffée, qui ajoute aux minéraux et vitamines une source de protéines de qualité.
Pourquoi le fourrage seul ne couvre pas tous les besoins
Le fourrage est la base légitime de la ration : il apporte l'énergie, les fibres indispensables au bon fonctionnement digestif, et une part des protéines. Mais sur les micronutriments, trois raisons expliquent qu'il laisse presque toujours des lacunes.
Le sol commande la teneur en oligo-éléments. La quantité de cuivre, de zinc, de sélénium ou d'iode d'une plante dépend d'abord de la richesse du sol qui l'a nourrie. Or de vastes régions présentent des sols pauvres ou déséquilibrés. Les seuils de carence sont connus et bas : une carence en cuivre apparaît sous 5 ppm (parties par million, soit mg/kg) dans la ration d'un adulte et sous 25 ppm chez le jeune en croissance ; la carence en zinc sous 15 ppm chez l'adulte et 40 ppm chez le sevré ; la carence en sélénium chez le poulain lorsque la ration de la mère tombe sous 0,05 ppm [3]. Ces valeurs montrent à quel point la marge est étroite : un fourrage issu d'un sol pauvre peut passer sous le seuil sans que rien ne se voie.

Les proportions comptent autant que les quantités. Un minéral peut être présent en quantité correcte mais mal accompagné. L'exemple le plus classique est le rapport phosphocalcique. Les céréales renversent souvent ce rapport en apportant plus de phosphore que de calcium, ce qui perturbe l'utilisation osseuse. À l'inverse, un excès dérègle un autre équilibre : un apport de vitamine A dépassant 150 % du besoin risque de provoquer une carence secondaire en vitamine E et d'accroître la fragilité osseuse [1]. Maintenez d'ailleurs un rapport vitamine A / vitamine D compris entre 5 et 10 [1]. Équilibrer une ration, ce n'est donc pas seulement combler des manques, c'est aussi respecter des ratios — cuivre/zinc, calcium/phosphore, vitamine A/D.
Les vitamines s'évaporent au stockage. C'est peut-être le point le plus contre-intuitif. Un foin correctement conservé garde une énergie, des protéines et des minéraux suffisants pendant deux à trois ans, mais les vitamines sont perdues en quelques semaines de stockage [3]. L'herbe fraîche est riche en β-carotène (précurseur de la vitamine A) et en vitamine E ; le foin, lui, s'en appauvrit vite. Les mesures le confirment : les réserves tissulaires de vitamine A d'un cheval nourri au foin, sans accès au pâturage, s'épuisent en deux mois. La conservation par voie humide limite les dégâts — l'enrubannage et l'ensilage préservent mieux la vitamine E que le foin sec —, mais dès qu'un cheval passe l'hiver au foin, l'apport en vitamines A et E devient un vrai sujet. C'est pourquoi un cheval adulte doit recevoir, au minimum, une source constante d'oligo-éléments et de vitamines A et E toute l'année [3].
Le tour de force : concentrer sans apporter de calories
Voilà le cœur du sujet. Si le problème n'est pas un manque d'énergie mais un manque de micronutriments, la solution ne peut pas être « donner plus à manger » : on ajouterait des calories inutiles, avec le risque d'engraissement et ses complications. Il faut un aliment qui apporte beaucoup de minéraux et de vitamines dans très peu de matière — donc très peu de calories. C'est exactement la définition d'un CMV ou d'un balancer.
Concrètement, ces produits se distribuent en petites quantités : de quelques dizaines de grammes pour un CMV minéral pur à environ 100 g pour 100 kg de poids vif pour un balancer, soit un demi-kilo par jour pour un cheval de 500 kg. À titre de comparaison, un aliment composé « classique » se distribue à 200 à 1200 g pour 100 kg de poids vif. Pour tenir ses promesses malgré ce faible volume, le CMV doit être fortement fortifié. Cela se lit d'ailleurs sur l'étiquette : un balancer de compétition distribué à 100 g/100 kg affiche un taux de cendres de 17,3 %, contre 6,5 % pour un mélange complet distribué à 200–1000 g/100 kg. Plus la dose quotidienne est petite, plus le produit doit être concentré.
Ce principe de concentration est mécanique, et il se calcule. Le calcul le montre bien : pour livrer la même quantité de zinc par jour, un CMV prévu pour 50 g/jour doit titrer entre 3 500 et 10 000 mg/kg, alors qu'un CMV prévu pour 150 g/jour peut se contenter de 1 250 à 3 300 mg/kg [1]. La teneur affichée n'a donc de sens qu'au regard de la dose recommandée : c'est le produit teneur × quantité distribuée qui compte, pas le pourcentage seul.

C'est là que la logique « micronutriments sans calories » prend tout son sens, et un scénario chiffré l'illustre parfaitement. Prenons un cheval un peu enrobé de 450 kg, au foin trempé à volonté et en travail léger. On peut le complémenter de deux façons. Avec un balancer distribué à sa dose recommandée de 0,5 kg, il reçoit environ 6,25 MJ d'énergie digestible par jour et couvre 100 % de ses besoins en vitamines, minéraux et protéines. Avec un mélange complet, le propriétaire, conscient que le cheval est un peu gras, en donne moins que la dose prescrite : 1,5 kg au lieu des 2,25 kg recommandés. Résultat : 15 MJ d'énergie — plus du double — mais seulement 66 % des besoins en vitamines et minéraux couverts [4]. En rationnant le mélange pour limiter les calories, on rationne aussi, sans le vouloir, les micronutriments.

Ce contraste résume tout l'intérêt du produit. Le balancer découple l'apport de calories de l'apport de micronutriments, deux choses qu'un aliment ordinaire tient soudées. Il devient l'outil idéal du cheval « bon vivant » qui doit surveiller sa ligne mais ne peut pas rester carencé, comme du cheval au repos dont le foin couvre l'énergie mais pas le reste.
Minéral pur, minéral-vitaminé, balancer : une famille, plusieurs profils
Tous ces produits ne se valent pas et ne visent pas la même cible. Il n'existe pas un profil nutritionnel universel du balancer, comme le montre la comparaison de trois produits du marché [3]. Le premier, riche, titre 30 % de protéines et apporte quelques calories utiles ; les deux autres n'affichent que 11 % de protéines et se concentrent sur les minéraux et vitamines. Surtout, leur rapport calcium/phosphore diffère selon le fourrage visé : un produit à rapport calcium/phosphore inversé (plus de phosphore que de calcium) est conçu pour accompagner une légumineuse comme la luzerne, naturellement très riche en calcium, tandis qu'un produit à rapport équilibré est destiné aux fourrages de graminées. Choisir un CMV, c'est donc d'abord regarder quel fourrage il est censé compléter.
Les besoins en micronutriments varient aussi fortement selon le stade physiologique, et les CMV les mieux dosés se recherchent pour les situations les plus exigeantes. Les besoins en cuivre, cobalt et zinc sont élevés pour presque tous les chevaux ; les besoins en vitamines sont très élevés pour les juments, les étalons et les chevaux au travail [1]. Une jument en fin de gestation ou en lactation, un poulain en croissance, un cheval à l'entraînement n'ont pas les mêmes marges de sécurité qu'un hongre au repos, et un fourrage insuffisant les expose plus vite. C'est chez ces animaux « à besoins élevés » que la complémentation est la moins négociable.
Reste que la précision a ses limites. La composition réelle d'un fourrage donné n'est connue qu'après analyse en laboratoire ; à défaut, on raisonne sur des valeurs moyennes de tables, qui peuvent s'écarter sensiblement de la réalité d'une parcelle. Les fourchettes de teneurs des CMV sont d'ailleurs larges — le zinc peut varier du simple au triple d'un produit à l'autre — et les recommandations reposent sur des besoins estimés [5] plutôt que sur des expériences dédiées à chaque cheval. La complémentation minérale et vitaminée relève donc d'un ajustement raisonné, à réévaluer quand le fourrage, la saison ou le stade physiologique changent, et non d'une formule figée.
En pratique : quand et comment y penser
Le mécanisme éclaire directement l'usage. Un CMV ou un balancer se justifie dès que la ration repose sur du fourrage sans aliment composé distribué à pleine dose : cheval au foin l'hiver, cheval au pré sur sol pauvre, « bon vivant » à ration restreinte, jeune en croissance ou reproductrice dont les besoins dépassent ce qu'un fourrage seul peut donner. Deux réflexes valent d'être retenus. D'abord, respectez la dose : distribué en dessous de la quantité recommandée, un balancer sous-apporte proportionnellement en micronutriments, exactement comme le mélange du scénario ci-dessus ; distribué au-dessus, il coûte cher et risque des excès. Ensuite, choisissez le produit en fonction du fourrage (graminée ou légumineuse) et du stade physiologique. Pour un cheval sain à l'entretien, l'objectif reste modeste et sûr : une source régulière d'oligo-éléments et de vitamines A et E, toute l'année. Pour les rations plus complexes ou les animaux à besoins élevés, un calcul de ration — que la plupart des fabricants proposent — reste la meilleure garantie.
À retenir
- Un fourrage peut couvrir l'énergie tout en laissant des carences relatives en oligo-éléments et vitamines : le sol commande la teneur en minéraux, les vitamines A et E s'épuisent en quelques semaines à quelques mois au stockage, et le cheval ne sait pas rééquilibrer sa ration seul.
- Le CMV/balancer résout ce problème par la concentration : beaucoup de minéraux et vitamines dans très peu de matière (50 à 500 g/jour), donc presque sans calories.
- Dans un cas concret, un balancer à sa dose couvre 100 % des besoins en vitamines et minéraux pour ~6 MJ/jour, quand un mélange rationné pour limiter les calories n'en couvre que 66 %.
- Il n'existe pas de profil universel : choisissez le produit selon le fourrage (graminée vs légumineuse, rapport Ca/P) et le stade physiologique, et respectez la dose recommandée.
- Les besoins sont estimés à partir de tables et de valeurs moyennes : la complémentation est un ajustement raisonné, à réévaluer quand le contexte change.
Sources
- Nutrition et alimentation des chevaux, W. Martin-Rosset (dir.), 2012.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Evidence-based Equine Nutrition : A Practical Approach for Professionals, T. Hollands & L. Drury (dir.), 2023.
- Nutrient Requirements of Horses, National Research Council (NRC), 6ᵉ éd. révisée, 2007.


