Un cheval boit entre 20 et 75 litres d'eau par jour, et cette eau est le premier « aliment » de la ration — celui qu'on regarde le moins. Pourtant, un bulletin d'analyse d'eau aligne une dizaine de chiffres : matières dissoutes, sulfates, nitrates, dureté, pH, coliformes… Lesquels comptent vraiment pour un cheval, et à partir de quel seuil faut-il s'inquiéter ? La bonne nouvelle, c'est que la liste des paramètres réellement décisifs est courte. Encore faut-il comprendre pourquoi.
L'eau, un aliment que le cheval goûte
Commençons par un fait que tout propriétaire a observé sans toujours le formuler : le cheval est un « goûteur d'eau ». Il est très sensible aux qualités organoleptiques — le goût, l'odeur — de son eau de boisson, et très fidèle à ses habitudes. En déplacement, un simple changement d'eau, de seau ou d'environnement suffit à lui faire réduire son abreuvement [3]. Cette sensibilité gustative n'est pas un caprice : c'est un signal. Bien souvent, quand un cheval boude son eau, c'est parce que quelque chose y a changé, et l'appétence (le fait qu'il accepte de boire) est le premier indicateur, avant même le laboratoire, d'un problème de qualité.
La qualité d'une eau se juge sur trois familles de critères : les minéraux dissous, les toxines, et la présence d'organismes pathogènes [1]. Dix substances seulement représentent 99 % des minéraux dissous dans l'eau : sodium, potassium, calcium, magnésium, hydrogène, carbonates, bicarbonates, chlorures, sulfates et silicates. Selon la roche traversée, le profil change : en percolant à travers le calcaire, l'eau se charge en calcium et magnésium et devient « dure » ; en traversant d'anciens dépôts de sel, elle se charge en sodium, chlorures et sulfates.
De ces minéraux dissous découlent cinq types de problèmes potentiels : les matières dissoutes totales (TDS), la dureté, le pH, les sulfates et les nitrates. Et c'est ici que le tri commence, car — c'est le message central de cet article — seuls les TDS et les sulfates importent réellement au cheval [1]. Les trois autres paramètres méritent d'être compris, mais surtout pour savoir pourquoi on peut, le plus souvent, cesser de s'en inquiéter.

Les matières dissoutes totales : le paramètre roi
Les matières dissoutes totales — TDS pour total dissolved solids — sont le plus important indicateur de la qualité de l'eau, et le plus fiable [1][2]. Il s'agit de la somme de toutes les substances dissoutes dans l'eau, essentiellement des minéraux, des sels et des matières organiques. On les exprime en parties par million (ppm) ou en milligrammes par litre (mg/L) : les deux valeurs sont numériquement identiques. Le terme « salinité » est souvent employé comme synonyme, parce qu'une eau riche en TDS est riche en ions salins.
Un ordre de grandeur pour fixer les idées : la salinité moyenne de l'océan est de 35 ppt (parties par millier, soit 35 000 mg/L), celle de l'eau de rivière de 0,5 ppt ou moins [1]. Une eau de boisson correcte se situe donc très loin, sous le millier de mg/L.
Comme la conductivité électrique est facile à mesurer, on teste souvent l'eau pour cette grandeur, puis on la convertit en TDS approximatif : TDS (mg/L) ≈ 0,67 × conductivité (μS/cm), le facteur variant de 0,54 à 0,96 selon le type d'eau [1]. C'est pourquoi un analyseur de terrain donne parfois une « conductivité » plutôt qu'un chiffre de TDS.
Que se passe-t-il quand les TDS montent ? Les signes apparaissent dans cet ordre, à mesure que la concentration augmente : d'abord un refus de boire ou, au contraire, une consommation accrue accompagnée d'une baisse de production et de performance ; puis de la diarrhée ; et, à l'extrême, la mort [1]. Le premier symptôme est donc, là encore, un problème d'abreuvement.
Le seuil de sécurité admis pour le cheval est de 6 500 mg/L [1][2]. C'est une tolérance élevée : le cheval supporte des eaux que d'autres espèces refuseraient. Mais deux nuances importent. D'une part, cette tolérance vaut « pour l'entretien » : d'après ce que l'on sait chez d'autres espèces, une performance optimale — lactation, travail intense — peut exiger des TDS plus bas. D'autre part, les concentrations sûres pour le cheval n'ont pas été établies avec précision ; le chiffre de 6 500 mg/L reste une extrapolation prudente.
Le tableau d'aptitude des eaux, établi pour le bétail, éclaire la progression du risque (voir figure ci-dessous) : en dessous de 1 000 ppm, aucun problème attendu ; entre 1 000 et 3 000, une diarrhée légère et passagère possible chez les animaux non habitués ; entre 5 000 et 7 000, des refus et une baisse de productivité ; au-delà de 10 000 ppm, l'eau n'est recommandée pour aucun animal, quelles que soient les conditions [1][2].

Sulfates et nitrates : pourquoi le cheval n'est pas un ruminant
C'est ici que la physiologie devient éclairante — et que se joue une différence essentielle avec la vache. Deux paramètres du bulletin, les sulfates et les nitrates, sont réputés dangereux chez les ruminants. Chez le cheval, le risque est bien plus faible, et la raison tient à l'endroit où ces molécules sont absorbées ou transformées dans le tube digestif.
Les sulfates d'abord. Une eau à 300–400 ppm de sulfates prend déjà un goût et une odeur particuliers, qui peuvent réduire l'appétence [1]. Au-delà de 750 ppm, l'effet devient laxatif chez l'homme [2] ; au-delà de 1 000 mg/L, l'eau peut provoquer de la diarrhée. Mais — point capital — les animaux développent une tolérance : habitués à une concentration constamment élevée, ils supportent après un temps deux à trois fois cette valeur [1][2]. Chez la vache, le danger vient du rumen, qui métabolise les sulfates en sulfure d'hydrogène (H₂S), toxique. Le cheval n'a pas de rumen : les cas de problèmes rapportés sont rares. Le seuil de sécurité retenu pour le cheval est de 2 500 mg/L (soit 833 ppm de soufre), très au-dessus de la limite de 500 mg/L admise pour l'eau de boisson humaine [1][2]. Il faut des concentrations extrêmes pour tuer un cheval : un épisode de morts subites, de signes neurologiques et de diarrhées dans les Prairies canadiennes était associé à des sulfates supérieurs à 20 000 mg/L et des TDS supérieurs à 35 000 mg/L [1].
Les nitrates ensuite. Même logique, inversée dans le détail. Les nitrates (NO₃) sont plus nocifs chez les ruminants parce que le rumen les convertit en nitrites (NO₂), lesquels sont toxiques : les nitrites oxydent l'hémoglobine en méthémoglobine, incapable de transporter l'oxygène. Le cheval, lui, absorbe probablement les nitrates dans l'intestin grêle avant leur conversion en nitrites nocifs dans le gros intestin [1]. La toxicose nitrique est donc rare chez le cheval, et quand elle survient, elle est plus souvent liée à de fortes teneurs en nitrates dans le fourrage que dans l'eau. Le seuil proposé pour l'eau est de 400 mg/L de nitrates, avec une limite bien plus stricte pour les nitrites, à 10 mg/L [1][2]. Un signal d'alerte indirect mérite d'être connu : la présence de nitrates dans les fourrages verts a été associée à de l'hypothyroïdie et à de la dysmaturité chez les poulains — une jument recevant un fourrage contenant ne serait-ce qu'une trace de nitrate avait 5,9 fois plus de risques de produire un poulain atteint qu'une jument nourrie sans nitrate [1].

Il y a un enseignement pratique caché dans cette biochimie : les nitrates sont aussi un traceur de contamination. Une eau riche en nitrates est le plus souvent riche en bactéries, car les deux résultent d'une même cause — la contamination de surface par le fumier et le ruissellement de la cour. La réciproque est utile : si les concentrations en nitrates et en phosphates sont basses, l'eau ne contient probablement pas de bactéries en excès ; si l'une des deux est élevée, il faut vérifier la charge bactérienne [1][2]. Enfin, comme les nitrates se dissolvent, on ne peut pas les filtrer ; seules des unités d'échange d'anions les retirent — en même temps que les sulfates.
Dureté et pH : les faux problèmes
Deux paramètres du bulletin peuvent être largement dédramatisés. La dureté mesure la teneur en carbonates et bicarbonates de calcium et de magnésium — ces sels qui forment un dépôt blanc quand on fait bouillir l'eau ou qui précipitent le savon. Or ces sels sont peu solubles : une eau dure a donc en général des TDS faibles à modérés, et n'apporte, comparée à la ration, qu'une quantité mineure de calcium et de magnésium. La dureté n'est pas associée à des problèmes chez le cheval ; adoucir une eau pour en retirer le calcium et le magnésium ne modifie même pas les teneurs intestinales en ces minéraux [1].
Le pH, de son côté, n'est pas un motif d'inquiétude dès lors que les autres critères sont respectés. On a longtemps cru qu'une eau riche en TDS était « alcaline » et donc nocive par son pH ; en réalité la relation entre TDS et pH est mauvaise. C'est le TDS, et non un pH alcalin, qui nuit à l'animal [1]. Autrement dit, un chiffre de pH un peu haut ou un peu bas, isolé, ne dit presque rien.
Bactéries et cyanobactéries : la vraie menace
Voici le renversement le plus important de l'article : dans la plupart des situations, les bactéries de l'eau représentent une menace plus grande que les contaminants minéraux [1][2]. On passe beaucoup de temps sur les sels, mais c'est la microbiologie qui envoie le plus souvent un cheval chez le vétérinaire.
Le critère d'une eau saine est l'absence de bactéries coliformes. Peu de coliformes sont eux-mêmes pathogènes, mais leur présence signale que d'autres bactéries et virus infectieux pourraient être là. La qualité bactériologique se mesure classiquement par la charge en coliformes : la limite haute admise pour un usage agricole est de 1 000 UFC/100 mL, et un repère de 100 coliformes thermotolérants/100 mL a été proposé pour le bétail [1]. À titre de comparaison, une eau contenant 9 coliformes ou plus par 100 mL est jugée impropre à la consommation humaine aux États-Unis ; ce qui est réellement sûr pour le cheval n'est pas connu [2]. Parmi les germes, Salmonella est le contaminant le plus susceptible de rendre malades les animaux de ferme ; la giardiose, rare chez l'adulte, peut causer des diarrhées chez les jeunes. Bactéries et virus survivent des semaines à des mois dans l'eau, d'autant plus longtemps qu'il fait chaud et que la matière organique abonde.
L'autre danger microbien porte un nom trompeur : les algues bleu-vert, ou blue-green algae, sont en réalité des cyanobactéries. Habitantes normales de l'eau, elles ne posent problème que lorsqu'elles prolifèrent brutalement en un « bloom ». Cette floraison est nourrie par les nitrates et les phosphates, la lumière et la chaleur — le plus souvent en été et en automne, dans les eaux stagnantes et fermées où l'évaporation concentre les nutriments. Le piège est redoutable : c'est à la mort du bloom qu'une toxine est libérée dans l'eau. Les toxines sont neurologiques ou hépatiques, les signes apparaissent brutalement et sont d'emblée sévères — troubles nerveux, défaillance hépatique, mort subite en quelques heures. Microcystis aeruginosa est l'espèce la plus souvent en cause et associée aux épisodes les plus graves. Des tests existent — on retient un risque au-delà de 11 500 cellules/mL ou de 2,3 µg/L de toxine — mais ces seuils n'ont pas été déterminés chez le cheval [1]. Un détail de terrain à mémoriser : les vents dominants peuvent concentrer les algues flottantes à une extrémité de la mare, y multipliant le risque.
Ce qu'il faut en retenir pour la ration
Réduit à l'essentiel, analyser une eau d'abreuvement revient à hiérarchiser. En pratique, quatre indicateurs résument la qualité d'une eau : les comptages bactériens totaux, les coliformes, les TDS et les sulfates [1]. Le premier réflexe n'est même pas le laboratoire : c'est de sentir et de goûter l'eau, car un refus de boire est le signal le plus précoce. On garde en tête l'origine de l'eau — une eau de surface courante risque surtout la contamination bactérienne ; une mare ou un lac, les cyanobactéries ; un puits ou une source fermée en zone aride, une forte minéralisation. Enfin, la plupart des chiffres qui font peur sur un bulletin — dureté, pH, et même sulfates ou nitrates à des niveaux modérés — sont, chez le cheval, plus rassurants qu'on ne le croit, précisément parce que son tube digestif n'est pas celui d'un ruminant.
Un dernier mot de prudence, qui vaut pour tout cet article : plusieurs seuils « chevaux » sont extrapolés du bétail ou de l'homme, faute d'études conduites directement sur des chevaux. Ils indiquent un ordre de grandeur, pas une frontière nette. C'est une raison de plus pour écouter d'abord l'animal — ce goûteur d'eau exigeant — avant de trancher sur un chiffre.
À retenir
- Sur un bulletin d'eau, quatre paramètres résument tout : coliformes, bactéries totales, TDS et sulfates. Le reste (dureté, pH) est le plus souvent sans conséquence chez le cheval.
- Les TDS sont l'indicateur roi. Seuil de sécurité : 6 500 mg/L pour le cheval ; les premiers signes d'excès sont le refus de boire et la diarrhée.
- Le cheval n'est pas un ruminant : il n'a pas de rumen pour transformer les sulfates en H₂S ni les nitrates en nitrites toxiques. D'où des seuils élevés (sulfates 2 500 mg/L, nitrates 400 mg/L) et des toxicoses rares.
- La vraie menace est le plus souvent microbienne : coliformes (repère agricole 1 000 UFC/100 mL) et surtout cyanobactéries, dont la toxine se libère à la mort du bloom.
- Beaucoup de seuils « chevaux » sont extrapolés du bétail : l'appétence de l'animal reste le premier indicateur de terrain.
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Feeding and Care of the Horse, L. D. Lewis, 2ᵉ éd., 1996.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.


