On entend souvent qu'une ration « trop riche en protéines » échauffe le cheval, abîme ses articulations ou lui « brûle » les reins. C'est une idée tenace, et largement fausse. Les protéines ne sont ni un carburant de performance ni un poison : ce sont les matériaux de construction du corps. Comprendre à quoi elles servent, comment le cheval trie les acides aminés dont il a besoin, et ce que devient l'azote en excès, permet de démonter ce mythe sans rien lui concéder d'essentiel.
Des matériaux, pas un carburant
Commençons par ce qu'une protéine est. Une protéine est un assemblage d'acides aminés, ces petites molécules qui contiennent toutes de l'azote (N) — et parfois du soufre ou du phosphore. C'est précisément cet azote qui distingue les protéines des glucides et des lipides, et qui explique la plupart des idées reçues à leur sujet. On dénombre une vingtaine d'acides aminés, agencés dans un ordre précis pour former chaque protéine, un peu comme les lettres d'un alphabet composent des mots différents selon leur enchaînement.
À quoi servent ces mots ? À bâtir et à renouveler l'organisme. Le muscle, les tendons, la peau, la corne du sabot, les poils sont des protéines de structure. Mais la liste va bien au-delà de la « viande » : les enzymes qui digèrent les aliments, de nombreuses hormones, les anticorps qui défendent contre l'infection, les transporteurs qui charrient l'oxygène ou les minéraux dans le sang sont eux aussi des protéines. Le corps n'est pas figé : il se démonte et se reconstruit en permanence, et ce renouvellement réclame un apport régulier d'acides aminés.
Voilà le premier malentendu à lever : la vocation première des protéines n'est pas de fournir de l'énergie. Le cheval couvre ses dépenses énergétiques avec les fibres, l'amidon et les graisses. Les protéines ne servent de source d'énergie que par défaut — quand elles sont en excès, ou quand la ration manque de calories. Les brûler pour se chauffer, c'est un peu comme alimenter la cheminée avec les meubles : possible, mais ce n'est pas leur fonction.

Quantité contre qualité : l'histoire de l'acide aminé limitant
Puisque toute protéine est faite d'acides aminés, on pourrait croire qu'il suffit d'en donner « assez » au total. C'est là que se joue la vraie subtilité de la nutrition azotée. Le corps du cheval ne sait pas fabriquer lui-même certains acides aminés, ou pas assez vite : ce sont les acides aminés indispensables (ou essentiels). Chez le cheval, on en compte une dizaine — arginine, histidine, méthionine, isoleucine, leucine, lysine, phénylalanine, thréonine, tryptophane, valine — dont plusieurs sont d'ailleurs présumés essentiels par analogie avec d'autres monogastriques comme le porc, faute d'études directes sur l'espèce. Les autres, dits non indispensables, sont synthétisés à la demande par le foie, qui recompose un acide aminé à partir d'un autre (une réaction appelée transamination).
Or synthétiser une protéine, c'est comme monter un meuble en kit : il faut toutes les pièces. Si un seul acide aminé indispensable vient à manquer, la fabrication s'arrête, quelle que soit l'abondance des autres. Cet acide aminé en pénurie est le facteur limitant — celui qui, le premier, bride la construction. Chez le cheval, en particulier chez le jeune en croissance, ce premier facteur limitant est presque toujours la lysine. Sa carence a été démontrée expérimentalement : de jeunes chevaux nourris avec des sources azotées pauvres en lysine (gluten de maïs, drèches de brasserie) accusent un retard de croissance et une moindre rétention d'azote, que l'on corrige en ajoutant de la lysine de synthèse. Augmenter la lysine améliore le gain de poids quotidien des poulains, sevrés et yearlings ; la thréonine vient ensuite comme deuxième facteur limitant [1].
C'est ce qui fonde la notion de valeur biologique — le rendement métabolique d'une protéine, c'est-à-dire la part réellement retenue par l'organisme. Une protéine de haute valeur biologique apporte les acides aminés indispensables dans des proportions proches des besoins ; c'est le cas de la poudre de lait, du tourteau de soja ou de la farine de luzerne. Une protéine déséquilibrée, même abondante, sera mal valorisée. L'efficacité globale d'un apport azoté se résume à un produit de deux rendements : la digestibilité (la part rendue disponible par la digestion) multipliée par cette valeur biologique [3]. Autrement dit, la qualité prime sur la quantité brute : mieux vaut une protéine bien composée qu'un gros tas d'azote mal agencé. C'est pourquoi, pour la jument allaitante ou le poulain, on recommande d'améliorer la qualité protéique — soja, luzerne — en même temps qu'on augmente la quantité, plutôt que de simplement gonfler le taux affiché.
Un mot sur ce taux affiché, justement. Les analyses indiquent une teneur en protéines brutes (« crude protein », CP). Ce n'est pas un dosage direct des protéines : on mesure l'azote de l'aliment et on le multiplie par 6,25, puisque la plupart des protéines contiennent environ 16 % d'azote. Un fourrage à 1,6 % d'azote affiche donc 10 % de protéines brutes. Le procédé est commode mais grossier : il compte tout l'azote, y compris l'azote non protéique (comme l'urée), qui n'a pourtant pas la valeur nutritive d'une vraie protéine.
Où trouve-t-on les protéines, et combien en faut-il vraiment ?
Les besoins d'un cheval adulte à l'entretien sont modestes. Les études de bilan azoté situent le besoin entre 400 et 800 mg de protéines digestibles par kilo de poids vif et par jour ; l'estimation retenue pour l'équilibre tourne autour de 620 mg de protéines digestibles, soit environ 813 mg de protéines brutes par kilo de poids vif et par jour — de l'ordre de 630 g de protéines brutes pour un cheval de 500 kg [1]. Rapporté à la matière sèche ingérée, cela correspond à une ration contenant seulement 7 à 8 % de protéines brutes à l'entretien. Un poulain en croissance, lui, réclame une concentration bien plus élevée : 14 à 18 % de protéines brutes dans la ration totale, davantage encore chez la jument en lactation (avec un besoin en lysine qui explose au premier mois).
La bonne nouvelle, c'est que les fourrages couvrent souvent le besoin d'entretien à eux seuls. Un foin de graminées mature titre 6 à 12 % de protéines brutes ; un foin ou une farine de luzerne (légumineuse) monte à 14 % voire au-delà de 20 %. Les concentrés protéiques, eux, jouent dans une autre catégorie : le tourteau de soja atteint 44 à 50 %. On classe d'ailleurs comme « complément protéique » tout aliment dépassant 20 %, puisqu'il relève la teneur globale de la ration. À l'inverse, l'avoine et le maïs, malgré leur place dans les rations, ne sont pas des sources de protéines : on les donne pour leurs calories.

Un détail de physiologie mérite d'être signalé, car il éclaire la suite. Chez le cheval, la digestion des protéines a lieu surtout dans l'intestin grêle, en amont du gros intestin, sous l'action des enzymes — et c'est là que les acides aminés utiles sont absorbés. La digestibilité pré-cæcale des protéines de fourrage n'est que de 20 à 25 %, contre 48 à 70 % pour les grains. Ce qui échappe à cette digestion précoce file vers le gros intestin, où la flore le fermente. Mais là, l'absorption d'acides aminés est devenue très faible : l'azote y est surtout récupéré sous forme d'ammoniac, un déchet. Contrairement au ruminant, le cheval ne tire quasiment aucun bénéfice protéique de cette fermentation terminale, ni de l'azote non protéique comme l'urée — qu'il valorise très mal. Retenons-le : chez le cheval, une protéine n'est vraiment utile que si elle est de bonne qualité et digérée tôt.
Le devenir de l'azote en excès : un coût réel, pas un poison
Que se passe-t-il quand on apporte plus de protéines que le cheval n'en a besoin ? Le corps ne stocke pas les acides aminés en réserve pour plus tard, comme il le fait pour la graisse. Le surplus est donc démonté. Dans le foie, chaque acide aminé excédentaire subit une désamination : on lui retire son groupe azoté, qui devient de l'ammoniac. Le squelette carboné restant est brûlé comme énergie, ou mis en réserve sous forme de graisse ou de glycogène. Quant à l'ammoniac — toxique — le foie le convertit aussitôt en urée, une molécule inoffensive, qui part dans le sang puis est filtrée par les reins et excrétée dans l'urine.
Ce mécanisme d'élimination a un coût, et c'est là que le mythe rencontre une part de vérité. D'abord un coût métabolique et hydrique : plus il y a d'urée à évacuer, plus le volume d'urine augmente, et plus le cheval boit pour compenser. Chez des chevaux nourris à la luzerne, l'excrétion urinaire d'azote grimpe dès que l'apport dépasse le besoin [1]. Concrètement, cela veut dire une litière plus mouillée, davantage d'ammoniac dans l'air du box, et une contamination azotée de l'environnement — sans le moindre gain de performance en retour. Une nuance de conduite d'élevage s'y ajoute : donner le concentré en même temps que le fourrage entraîne un afflux d'azote vers le cæcum et une bien moins bonne économie protéique que si on les sépare [4].
Ensuite un coût thermique, souvent mal interprété. Cataboliser des protéines pour en tirer de l'énergie produit trois à six fois plus de chaleur métabolique que brûler des glucides ou des graisses. Cette chaleur peut rendre service par grand froid ; mais à l'effort et par temps chaud, elle peut au contraire majorer la transpiration. Voilà sans doute la racine de l'idée que « les protéines échauffent » : le surplus dégage effectivement un peu plus de chaleur. Mais on parle d'un léger surcoût énergétique, pas d'une excitation nerveuse ni d'un emballement du tempérament.
Reste la crainte la plus répandue : les reins. Le raisonnement paraît logique — plus d'urée, plus de travail pour les reins, donc des reins « usés ». L'augmentation de l'urée sanguine et de la consommation d'eau peut d'ailleurs ressembler aux premiers signes d'une maladie rénale. Mais ressembler n'est pas causer. Un excès chronique de protéines ne provoque pas, à lui seul, de maladie rénale ou hépatique chez un cheval sain [1]. Nuance importante en sens inverse : chez un cheval déjà atteint d'insuffisance rénale ou hépatique, l'organe malade peine à traiter et à éliminer l'azote — là, restreindre les protéines devient une mesure médicale justifiée, sous supervision vétérinaire. C'est un cas particulier, pas la règle générale.
Le mythe qui s'effondre : protéines, fourbure et maladies osseuses
Vient enfin l'accusation la plus grave portée contre les protéines : provoquer la fourbure ou les maladies orthopédiques du développement (DOD), ces défauts de croissance osseuse du jeune cheval. Cette idée a durablement conduit à rationner les protéines des poulains « pour protéger leurs os ». Les données disent l'inverse.
La teneur en protéines d'un aliment, même en excès des recommandations, n'a pas d'effet réel sur les DOD dès lors que les besoins en minéraux sont équilibrés et couverts [2]. L'expérience la plus parlante concerne des poulains arabes sévèrement carencés (rations à 9 % de protéines) puis brutalement remis à 20 % : ils ont connu une croissance de rattrapage rapide — mais aucun DOD n'a été observé [2]. Ce qui déclenche les anomalies osseuses, ce sont les déséquilibres minéraux (calcium, phosphore, cuivre, zinc) et les à-coups de croissance, pas l'abondance de protéines en elle-même.
Le renversement est complet quand on regarde les conséquences de la restriction. Restreindre les protéines d'un poulain en pleine croissance en dessous de 14 % de la ration n'améliore pas la croissance osseuse et peut même lui nuire : les poulains carencés (moins de 12 %) affichent une croissance ralentie et une minéralisation osseuse déficiente, et s'ils sont ensuite remis sur une ration correcte, la croissance de rattrapage qui s'ensuit peut, elle, favoriser les DOD [2]. Autrement dit, priver un jeune de protéines « pour protéger ses os » risque d'obtenir l'effet contraire. La preuve la plus solide de ce dossier concerne les minéraux et la croissance ; l'idée que les protéines seraient en cause, elle, ne résiste pas à l'examen.
Quant à la fourbure, rien ne l'impute à un excès modéré de protéines. Le levier alimentaire documenté de la fourbure d'origine nutritionnelle est l'engorgement en glucides fermentescibles (amidon, fructanes), pas l'azote. Là encore, la protéine sert de coupable commode pour un phénomène dont la cause est ailleurs.
En pratique : ce qu'il faut retenir pour rationner
Le mécanisme éclaire directement la conduite, et tient en peu de lignes. Pour un cheval adulte à l'entretien, un fourrage correct couvre généralement le besoin protéique sans complément : une ration autour de 7 à 8 % de protéines brutes suffit. Chez le jeune en croissance, la jument gestante puis allaitante et le cheval à l'effort soutenu, le besoin monte — mais on raisonne d'abord en qualité (lysine, valeur biologique : soja, luzerne, lait) avant de raisonner en quantité brute.
Nourrir au-delà du besoin n'apporte aucun avantage de performance ; cela coûte de l'eau, alourdit la litière, charge l'air du box en ammoniac et gaspille une matière première coûteuse. Ce n'est donc pas dangereux pour un cheval sain, mais c'est inutile et peu écologique. Les seules vraies restrictions protéiques relèvent du médical — insuffisance rénale ou hépatique avérée — et se décident avec un vétérinaire. Pour tous les autres, la bonne question n'est jamais « trop de protéines ? » mais « la bonne protéine, en juste quantité ? ».
À retenir
- Les protéines sont les matériaux de construction et de renouvellement du corps (muscle, sabot, enzymes, hormones, anticorps), pas un carburant de performance.
- Ce qui compte, c'est la qualité autant que la quantité : il faut tous les acides aminés indispensables, et la lysine est le premier facteur limitant chez le cheval.
- Un fourrage correct couvre le besoin d'entretien (~7-8 % de protéines brutes) ; le jeune en croissance a besoin de plus (14-18 %) et de mieux.
- L'excès a un coût réel — azote éliminé en urée, plus d'eau bue et urinée, ammoniac au box, un peu plus de chaleur — mais chez un cheval sain il n'abîme ni les reins, ni les os, et ne cause pas la fourbure.
- Restreindre les protéines ne protège pas les os du poulain : à minéraux équilibrés, l'excès de protéines n'entraîne pas de DOD, et la carence, elle, freine la croissance. La restriction ne se justifie que sur avis vétérinaire (insuffisance rénale ou hépatique).
Sources
- Equine Clinical Nutrition, 2ᵉ éd., R. J. Geor, P. A. Harris & M. Coenen (dir.), 2023.
- Evidence-based Equine Nutrition, S. L. Ralston, 2007.
- Alimentation du cheval, R. Wolter, 2004.
- Equine Nutrition and Feeding, D. Frape, 4ᵉ éd., 2010.

